Homélie 4ème dimanche de Pâques (21 avril 2024)

Homélie du fr. Luc Devillers o.p. pour le 21 avril 2024 (4e dim. de Pâques, année B) – Boscodon
Ac 4,8-12 ; 1 Jn 3,1-2 ; Jn 10,11-18 (N.B. : la version orale diffère légèrement de ce texte)

« La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle » : c’est avec ce verset du Ps 117 que Pierre annonce la bonne nouvelle du Christ ressuscité. Dieu agit toujours d’une façon paradoxale, inattendue. Il choisit ce qui est faible, méprisé et fou pour confondre les puissants et les sages de ce monde. Tous les êtres humains, riches ou pauvres, grands ou petits, sont invités à accueillir le salut offert par Dieu ; mais les orgueilleux et prétentieux n’ont pas besoin de Dieu !
Pierre continue à prêcher, et déclare que Jésus est le seul Sauveur. C’est la raison pour laquelle, au fil des siècles, l’Église osera proclamer : « Hors de l’Église, point de salut ! » Cela paraît abusif. Cela pourrait même ressembler à un détournement, puisque l’Église semble ainsi s’approprier ce que les premiers disciples disaient de Jésus. Si nous pensons à nos proches qui ne croient ni en Dieu ni en Jésus, dans nos familles ou dans notre entourage social, nos voisins, nos collègues de travail, nos enseignants, nos élus etc., comment pouvons-nous affirmer devant eux qu’il n’y a de salut que dans l’Église ? Leur dire que Jésus est le Fils de Dieu qui nous sauve du péché et de la mort, c’est déjà difficile. Alors, comment affirmer : Hors de l’Église, point de salut ?
C’est que l’Église n’est pas une société humaine comme les autres ; elle n’est ni une démocratie, ni une association à but humanitaire, social ou même spirituel. Elle est le Corps du Christ. Autrement dit, si Jésus ressuscité est bien le seul envoyé divin qui nous transmet la vie de Dieu, le salut qu’il nous offre – et qui est beaucoup plus que la libération du péché, c’est aussi et surtout le don positif et gratuit de la vie –, nous atteint à travers son Corps, qui est l’Église. Or, dans ce Corps, chacun-e de nous est un membre unique, et donc indispensable.
Vatican II disait de l’Église qu’elle est le sacrement du salut. Mais cela, il serait insensé, indélicat et stupide, de l’affirmer purement et simplement devant des incroyants, ou des croyants d’autres religions. Car, pour qu’une affirmation soit reçue, il faut que ceux auxquels on s’adresse soient en état de la recevoir. Il nous faut donc apprendre à agir avec douceur, tact, respect, et humanité.
Aujourd’hui, 4e dimanche de Pâques, l’Église nous fait entendre un extrait du ch. 10 de saint Jean, consacré au Bon Pasteur. Et cette année 2024 marque le 60e anniversaire du « Dimanche des vocations », voulu par saint Paul VI. Nous prions spécialement aujourd’hui pour que le Seigneur accorde à son Église de nouveaux et nombreux prêtres, appelés à jouer un rôle de pasteur à la suite du Christ : qu’ils soient eux aussi de bons pasteurs, et non des mercenaires ou des loups abuseurs.
Mais, vous l’avez entendu, Jésus le Bon Pasteur a d’autres brebis qui ne sont pas de cet enclos, et il veut toutes les rassembler. Car le salut est pour toute l’humanité, pas seulement pour le petit groupe des chrétiens, de moins en moins nombreux (même si, dans nos pays de vieille chrétienté, on a enregistré cette année une forte augmentation des baptêmes de jeunes et d’adultes). Alors, prions les uns pour les autres, pour que nous trouvions les moyens, discrets et respectueux mais féconds, de faire connaître aux autres le message de Jésus, car c’est lui qui nous révèle notre vocation : voir Dieu face à face et à vivre éternellement dans sa lumière et sa joie, vivifiés par son amour.
Tel était le message, ce matin, de la première lettre de Jean : « Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, mais ce que nous serons n’a pas encore été manifesté… Quand cela sera manifesté, nous lui serons semblables car nous le verrons tel qu’il est. » Déjà, vers l’an 600, le pape saint Grégoire le Grand faisait ainsi le lien entre cette conviction de la Première lettre de Jean et l’évangile du Bon Pasteur : « Si quelqu’un entre en passant par moi, il sera sauvé ; il pourra entrer et sortir, et il trouvera un pâturage. Il […] trouvera un pâturage en arrivant au festin éternel […] Car le pâturage des élus, c’est le visage de Dieu, toujours présent : puisqu’on le regarde sans interruption, l’âme se rassasie sans fin de l’aliment de vie.(1) » C’est la même conviction qu’exprime la finale spéciale de la troisième prière eucharistique, pour les messes des défunts : « En te voyant, toi notre Dieu, tel que tu es, nous te serons semblables éternellement, et sans fin nous chanterons ta louange, par le Christ notre Seigneur. » AMEN !

Notes :

(1) Grégoire le Grand, Homélie sur l’évangile 14,3-6 (P.L. 76,1129-1130, L.H. II, p. 581). (retour au texte)

Homélie 4ème dimanche Carême (10 mars 2024)

Homélie du fr. Luc Devillers o.p. pour le 10 mars 2024 (4e dimanche de carême, année B) – Boscodon
(2 Ch 36, 14-16.19-23 ; Ep 2, 4-10 ; Jn 3, 14-21)

La première lecture de ce dimanche est peu connue. On ne la lit qu’une année sur trois, et seulement si on ne prend pas les lectures destinées à préparer les catéchumènes au baptême (qu’ils recevront la nuit de Pâques). Ce passage constitue la fin des livres des Chroniques : un recueil, réparti en deux rouleaux, qui relate la vie, puis la chute de la cour royale de Jérusalem, avec l’arrivée des Babyloniens. Ces livres s’inspirent largement des deux livres des Rois, plus anciens ; mais on y trouve aussi des ajouts, et des variantes. Quant au passage de ce matin, sans le moindre parallèle dans les livres des Rois, il est repris mot pour mot au début du livre qui le suit dans la Bible, le Livre d’Esdras.
Ce passage évoque une prophétie de Jérémie (voir Jr 25,12), qui annonçait l’abandon par Dieu du Temple, en raison de l’infidélité du peuple et de ses chefs : « En imitant toutes les abominations des nations païennes, ils profanaient la Maison que le Seigneur avait consacrée à Jérusalem. » Les Babyloniens ont brûlé la Maison de Dieu et détruit Jérusalem, et le roi Nabucodonosor a déporté à Babylone l’élite du peuple d’Israël. Ainsi s’est accomplie la prophétie de Jérémie, au sujet d’un exil d’environ 70 ans pour expier la profanation du Temple par l’idolâtrie des chefs et du peuple.
Dieu se fâche, il veut recommencer à zéro, avec un Temple purifié, avec une nouvelle dynastie. Mais celle-ci ne sera plus israélite, et le peuple d’Israël n’aura plus jamais de roi à lui. C’est un roi païen, Cyrus, le roi de Perse, qui va permettre aux exilés de rentrer au pays et d’y rebâtir le Temple. Ce roi, dont une courte ruelle de la Jérusalem moderne porte le nom : Rue Koresh. Il est possible qu’en évoquant « Le Seigneur, le Dieu du ciel », Cyrus ait assimilé le Dieu d’Israël au dieu suprême du panthéon perse, Ahura-Mazda. En tout cas, dans le livre d’Isaïe, Dieu l’appelle « mon berger » et « [m]on messie » (Is 44,28-45,1) : un messie païen ! À travers les aléas et les soubresauts de la géo-politique du Proche-Orient ancien, le Dieu unique se fraie un chemin, toujours animé par le désir que tous les êtres humains le connaissent, l’aiment et marchent selon ses principes de vie.
Qu’en est-il aujourd’hui, où le monde est secoué par de terribles catastrophes naturelles, mais aussi par de sinistres régimes brutaux et sanguinaires, avec des dictateurs ou des gangs toujours prompts à imposer leur vérité, en faisant taire les moindres opposants ? Est-ce que nous ne pourrions pas rêver d’un nouveau Cyrus ? Nous avions et nous avons encore de belles figures d’hommes et de femmes politiques, qui se sont mis au service de la réconciliation entre factions opposées, ou même entre peuples belligérants (la France et l’Allemagne, avec la belle figure de Maurice Schumann ; l’Afrique du Sud, avec son courageux Nelson Mandela ; et d’autres encore). Mais le bruit de la guerre, toujours injuste, se répand encore. Les croyants sont touchés, directement s’ils habitent un pays en guerre, la Russie ou l’Ukraine, Gaza ou le Liban par exemple, mais aussi indirectement quand ils sont les témoins impuissants de ces désastres. Alors, comme notre pauvre et brave pape François, si âgé et si malade, nous appelons encore et encore à la fin des guerres, nous appelons la paix !
Après la première lecture, nous avons entendu un merveilleux passage de la Lettre aux Éphésiens. Saint Paul, ou l’un de ses disciples, nous a annoncé que « Dieu est riche en miséricorde », et qu’« à cause du grand amour dont il nous a aimés, nous qui étions des morts par suite de nos fautes, il nous a donné la vie avec le Christ ». Dieu veut notre salut, le salut de toute l’humanité.
Et, dans l’évangile de ce jour, Jésus nous rappelle que ce salut, c’est bien plus que la libération du péché. Le salut, c’est surtout le don de la vie, le seul don que Dieu puisse faire. Car « Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique [… Il] a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. » Celui qui sauve le monde, c’est Dieu, le Père. Pas seulement le Fils. Le Fils est le médiateur choisi par Dieu pour nous donner le salut. Et la croix de Jésus, préfigurée par le Serpent de bronze de Moïse, est le signe concret de l’amour de Dieu pour nous. Alors, n’ayons plus peur, ni de la lourde nuit qui pèse sur notre monde, ni de la violence de la haine et de l’envie, ni même de notre faiblesse. Croyons que Dieu peut encore faire des merveilles là où tout espoir humain est mort. La croix du Christ est déjà notre gloire. Amen !

Homélie 2ème dimanche Carême (25 février 2024)

Homélie du fr. Luc Devillers o.p. pour le 25 février 2024 (2e dim. du carême, année B) – Boscodon
Gn 22,1-2.9a.10-13.15-18 ; Rm 8,31b-34 ; Mc 9,2-10 (la Transfiguration) 

Quelques disciples de Jésus nous ont rapporté l’événement de sa transfiguration. La blancheur de ses vêtements est le signe de son identité profonde : tout en étant l’un de nous, Jésus vient d’ailleurs, de plus haut que cette terre. Et la présence à ses côtés d’Élie et de Moïse atteste que c’est à lui que toutes les Écritures, « la Loi et les Prophètes », rendent témoignage.
Cet événement n’a duré qu’un bref moment, mais il a saisi de frayeur les disciples, au point que Pierre ne savait pas quoi dire : « Rabbi, il est bon que nous soyons ici ! Dressons donc trois tentes : une pour toi, une pour Moïse, et une pour Élie. » Non, Pierre, ce n’est pas une bonne solution, c’est une solution de facilité : tu voudrais que tout s’arrête, que le tourbillon de la vie, avec ses hauts et ses bas, ses moments de joie mais aussi ses moments de tempête et de crise, tu voudrais que tout cela s’arrête. Bref, tu voudrais que le Royaume soit déjà là ! Mais non, Pierre, ce n’est pas la fin du film, tu as encore un rôle à jouer sur terre. D’ailleurs, même ton maître bien-aimé, Jésus, n’a pas encore achevé sa mission : il lui reste à avancer vers l’heure de sa Pâque, à donner sa vie pour toi comme pour nous et pour toute l’humanité. Il lui reste à affronter l’épreuve de la mort.
En effet, comme Abraham dans la première lecture, Jésus va être mis à l’épreuve. Une fois de plus, mais une bonne fois pour toutes. Il avait déjà commencé sa vie publique par un passage au désert, évoqué dimanche dernier. L’évangéliste Luc, que nous entendrons l’année prochaine, précise que, lorsque l’épreuve du désert s’est achevée, « le diable s’éloigna de Jésus jusqu’au moment fixé » : comprenons, jusqu’à l’heure de l’agonie et de la croix. Jésus doit aller jusque-là.
Il y a une dizaine d’années, nous récitions le Notre Père en disant à Dieu : « Ne nous soumets pas à la tentation ! » Heureusement, après quelque cinquante ans durant lesquels nous avons subi cette sinistre traduction, qui trahit la pensée de Dieu, nous l’avons enfin remplacée par « Ne nous laisse pas entrer en tentation ! » Cette tentation-là, la seule qui compte vraiment, c’est celle qui pourrait nous faire quitter le Dieu vivant pour nous attacher à une de nos idoles, au petit dieu fait sur mesure par notre propre égo. Alors, comme Abraham, nous pouvons être mis à l’épreuve afin que notre foi, notre attachement à Dieu, soit purifié et fortifié. La question, pour Abraham, était bien de savoir s’il aimait Dieu plus que son fils ; de même, Jésus exige de nous que nous l’aimions plus que nos proches, et même que notre propre vie. La Première lettre de Pierre explique avec une belle image l’épreuve subie par les croyants à la suite d’Abraham (1 P 1,6-7) : « Aussi vous exultez de joie, même s’il faut que vous soyez affligés, pour un peu de temps encore, par toutes sortes d’épreuves ; elles vérifieront la valeur de votre foi qui a bien plus de prix que l’or – cet or voué à disparaître et pourtant vérifié par le feu –, afin que votre foi reçoive louange, gloire et honneur quand se révélera Jésus Christ. »
Mais nous avons chanté, avec le psalmiste : « Il en coûte au Seigneur de voir mourir les siens ! » Soyons-en certains : Dieu ne prend plaisir à la mort d’aucune de ses créatures, d’aucun être humain créé à son image. Pas même à la mort du pécheur, dont il attend qu’il se convertisse et vive. À plus forte raison pour Abraham et son fils unique et bien-aimé Isaac : « Tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique », lui dit Dieu, tu m’as préféré à tout, même à ce qui t’est le plus cher, ton enfant, le fils de ta vieillesse en qui pourtant la promesse d’une postérité nombreuse (toutes les nations de la terre) devait s’accomplir. Aimer Dieu plus que tout : non pas parce qu’il serait un tyran imbu de lui-même qui exige un culte absolu de sa personne, mais parce que c’est en lui seul que nous trouvons la vie.
À plus forte raison pour Jésus, son Fils éternel, lui aussi unique et bien-aimé. Saint Paul nous l’a dit : « Il n’a pas épargné son propre Fils, mais il l’a livré pour nous tous : comment pourrait-il, avec lui, ne pas nous donner tout ? » Jésus, Fils unique et bien-aimé du Père, est le nouvel Isaac sauvé de la mort. Mais, cette fois-ci, non pas en l’évitant comme Isaac sauvé de justesse, mais en la traversant. Car Jésus est à la fois le Fils bien-aimé et l’agneau du sacrifice…
Le carême n’est pas fini, mais la Transfiguration nous ouvre une fenêtre en direction de l’avenir : « Le Christ Jésus est mort », disait saint Paul ; « bien plus, il est ressuscité, il est à la droite de Dieu, il intercède pour nous. » Attachons-nous à ces mots simples, même si, comme Pierre, nous ne savons pas encore ce que signifie « ressusciter d’entre les morts ». Amen.

Homélie 6e dimanche (11 février 2024)

Homélie du fr. Luc Devillers o.p. pour le dimanche 11 février 2024 (6e du T.O., année B) – Boscodon
Lv 13,1-2.45-46 ; 1 Co 10,31 – 11,1 ; Mc 1,40-45 (guérison d’un lépreux)

Le passage du Livre des Lévites que nous venons d’entendre peut nous déconcerter. On le croirait sorti d’un manuel de médecine, certes d’un modèle très ancien, bien marqué par l’effroi quasi sacré que suscitait la lèpre dans l’antiquité (comme au Moyen-Âge chez nous, et encore aujourd’hui dans certains pays pauvres), mais tout de même assez éloigné des préoccupations religieuses d’Israël. Et pourtant, c’est justement parce qu’on ne savait pas traiter la lèpre qu’on lui a attribué une certaine connotation religieuse : dès qu’un malade était repéré, on l’envoyait au prêtre afin que celui-ci constate sa maladie, et des règles strictes d’isolation devaient permettre d’empêcher la maladie de se propager.
Vous l’avez compris, si l’Église nous fait entendre ce passage du Lévitique, c’est parce que l’évangile de ce jour relate la guérison d’un lépreux par Jésus. Par la même occasion, les informations reçues du Lévitique sur le traitement sévère accordé aux lépreux sont même complétées, par une sorte de rite de réintégration au sein de la communauté. En effet, Jésus dit à l’homme qu’il vient de guérir par sa parole : « Attention, ne dis rien à personne, mais va te montrer au prêtre, et donne pour ta purification ce que Moïse a prescrit dans la Loi : cela sera pour les gens un témoignage. »
De nos jours, cette terrible maladie qu’est la lèpre, sans être totalement éradiquée, est cependant bien contrôlée et entièrement guérissable. Nous pouvons alors nous demander à quoi bon continuer à lire cette page d’évangile, et celle du Lévitique. Pour répondre à cette objection, notons que les responsables de la liturgie romaine nous font prier, en contrepoint du Lévitique, un extrait du psaume 31 : « Heureux l’homme dont la faute est enlevée, et le péché remis ! […] Je t’ai fait connaître ma faute, je n’ai pas caché mes torts. »
Ce psaume nous invite à comprendre qu’il y a lèpre et lèpre. En clair, la Bonne Nouvelle qui résonne à tour de pages dans la Bible, c’est que Dieu veut que nous soyons des êtres pleinement vivants, et que nous recevions la vie de lui seul, le Vivant par excellence. Or, toute l’Écriture nous dit – et notre propre expérience le prouve – qu’il y a bien plus grave que les maladies et les handicaps qui touchent nos corps. Ce sont nos maladies spirituelles qui sont les plus sévères, celles qui nous coupent de Dieu, et bien souvent aussi des autres. Il s’agit du péché, dont on ne sait plus trop bien parler aujourd’hui, parce que cela fait un peu vieux jeu, langage de la tribu. Mais ce terme désigne tout ce qui nous éloigne de Dieu et du prochain. En théologie spirituelle et parfois même en liturgie – dans une oraison du missel, par exemple – on parlera de « la lèpre du péché ». Car le péché nous défigure, détruit la beauté de notre humanité créée à l’image de Dieu. Nous demandons à Dieu de nous pardonner nos fautes, c’est pourquoi le psalmiste nous fait dire : « Je rendrai grâce au Seigneur en confessant mes péchés. »
Et c’est bien cette démarche que l’on retrouve chez le lépreux de l’évangile. Il commence par supplier Jésus de bien vouloir le purifier. Jésus acquiesce et le guérit par sa parole, car sa parole donne la vie comme celle du Père. Mais Jésus ajoute une condition étrange : il lui demande de garder cela dans le secret. On sait bien que Jésus ne fait pas des miracles pour épater et attirer les foules. Mais comment peut-il exiger d’un être blessé, dans sa chair ou dans son cœur, qu’il se taise sur sa guérison, qu’il n’en fasse pas part à ses proches ? L’ancien lépreux ne peut pas retenir sa joie, et il clame à qui mieux mieux sa guérison : « Une fois parti, cet homme se mit à proclamer et à répandre la nouvelle… »
Sans vouloir étaler aux yeux de tous les moindres de nos manquements, comme le font certains exaltés dans des groupes piétistes, nous devrions trouver le ton juste et savoir simplement, humblement, témoigner des grâces que nous avons reçues. Sans ostentation, sans publicité tapageuse, mais sans fausse pudeur aussi.
De nos jours, des pans entiers de l’humanité sont saisis par la fièvre des réseaux sociaux. Chacun y va de sa petite chanson, de son histoire à raconter, des heureux événements qu’il a vécus ou des pires auxquels il a pu échapper. Face à ce grand déballage qui risque de nous propulser à la première place, telle la vedette principale, apprenons à garder dans le secret tous les gestes de miséricorde que nous avons reçus du Seigneur. Mais que notre réserve ne nous empêche pas de témoigner, par la paix et la joie de notre visage, de la guérison spirituelle que nous avons vécue. Saint Paul nous l’a appris et recommandé : « Faites-le pour la gloire de Dieu. » C’est la grâce que je vous souhaite. Amen.

Homélie 4e dimanche (28 janvier 2024)

Homélie du fr. Luc Devillers op pour le 28 janvier 2024 (4e dim. du TO, année B) – Boscodon et Merlette
Dt 18,15-20 ; 1 Co 7,32-35 ; Mc 1,21-28

La première lecture de ce dimanche nous annonçait l’envoi par Dieu d’un nouveau Moïse : « Je ferai se lever au milieu de leurs frères un prophète comme toi ; je mettrai dans sa bouche mes paroles, et il leur dira tout ce que je lui prescrirai. » Mais, dans le judaïsme antique, Moïse avait une telle réputation que le même livre du Deutéronome, après avoir annoncé la venue de ce prophète, se ravise et s’achève par ce constat : « Il ne s’est plus levé en Israël un prophète comme Moïse, lui que le Seigneur rencontrait face à face » (Dt 34,10).
Quelques siècles plus tard, les évangélistes Luc et Jean reconnaîtront en Jésus le prophète semblable à Moïse, annoncé par le Deutéronome. De fait, pendant son ministère en Galilée, Jésus allait de village en village, et prêchait pendant le sabbat dans la synagogue. Et les évangiles, comme celui de Marc ce matin, rapportent que « l’on était frappé par son enseignement, car il enseignait en homme qui a autorité, et non pas comme les scribes ». La façon dont Jésus parlait de Dieu sortait de l’ordinaire. C’était comme s’il savait de quoi, ou plutôt de qui, il parlait ! C’est pourquoi les chrétiens le confessent comme le Fils éternel du Père.
Jésus avait donc une manière d’enseigner qui ne ressemblait pas à celle des scribes. Comme de bons élèves qui ont bien appris leur leçon, ceux-là répétaient ce qu’on leur avait enseigné. Un peu comme un prêtre, une religieuse ou un/une catéchiste, qui connaîtrait par cœur le Catéchisme de l’Église catholique, mais en parlerait de l’extérieur, comme d’une vérité pas vraiment intégrée, digérée. Sur le plan humain, nous désirons que nos enfants grandissent, en taille et en force, mais aussi en capacité de juger et d’assimiler par eux-mêmes ce qui est bon et vrai, ce qui peut faire du bien aux autres, ce qui fait grandir. De même, sur le plan chrétien, nous sommes tous appelés à progresser sans cesse, pour ne pas en rester à ce que nous avons appris au catéchisme, pour ne pas en rester à notre foi d’enfant. Or, parler de Jésus, témoigner de notre foi, cela ne se fait pas qu’avec des mots, mais aussi et surtout à partir de notre expérience.
Dimanche dernier, nous avons célébré le « Dimanche de la Parole de Dieu ». Le pape François encourage les chrétiens à lire régulièrement l’évangile, afin qu’ils puissent en témoigner en vérité. Bien sûr, nous ne sommes pas Jésus : nous ne pouvons pas prétendre avoir la même autorité que lui, cette manière de parler et d’agir qui surprenait ses contemporains. Nous ne sommes pas Jésus, mais nous sommes ses disciples, et donc ses représentants sur terre. Or, représenter, cela veut dire rendre présent. Quelle que soit notre place dans la société et dans l’Église, c’est à nous que revient l’honneur et le devoir de rendre Jésus présent auprès des gens qui l’ignorent. Pas besoin pour cela d’être un grand évêque comme saint François de Sales, le saint patron des médias et communications fêté le 24 janvier dernier ; ou un super-apôtre comme saint Paul, dont nous avons célébré la conversion le 25 janvier ; ou encore un grand théologien comme saint Thomas d’Aquin, dont la fête tombe en ce dimanche 28 janvier. Nous sommes tous appelés à annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus, en tant que disciples-missionnaires : missionnaires parce que disciples, disciples et donc aussi missionnaires. Pour cela, pas besoin de faire de grands discours ou d’écrire de gros livres. Il nous suffit de vivre le plus honnêtement possible de notre foi en Jésus, et de le laisser transparaître discrètement dans nos paroles, dans nos écrits (sur tous les supports possibles), mais avant tout par notre attitude dans la vie quotidienne.
Or, parler de Jésus au quotidien, cela ne peut se faire que si nous prenons au sérieux sa parole, son invitation à la conversion, et si nous acceptons de lui donner la priorité. C’est ce que saint Paul nous a suggéré, en prenant l’exemple de la vie d’un couple immergé dans la culture de son temps : « Frères, j’aimerais vous voir libres de tout souci […], le souci des affaires de ce monde. » Il voulait que les chrétiens de Corinthe, qu’il a formés, évangélisés, mènent leur vie de façon à « plaire au Seigneur ». Pour cela, il veut leur « proposer ce qui est bien, afin que vous soyez attachés au Seigneur sans partage ». Frères et sœurs, comme l’a dit le psalmiste, « nous sommes le peuple qu’il conduit ». Alors, « crions de joie pour le Seigneur » ; ne fermons pas notre cœur comme au désert, mais écoutons sa parole ! Car cette Parole peut transformer nos vies. C’est la grâce que je vous souhaite. Amen.

Homélie 3e dimanche (21 janvier 2024)

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour le 3e dim. du T.O. B, « Dimanche de la Parole de Dieu » 21 janvier 2024 – Notre-Dame-du-Laus – 
Jon 3,1-5.10 ; 1 Co 7,29-31 ; Mc 1,14-20

Chers frères et sœurs, vous qui êtes présents dans cette basilique Notre-Dame-du-Laus, et vous qui nous suivez à distance, c’est vers la fin de l’année 2019 que le pape François a institué le « Dimanche de la Parole de Dieu ». Dans le sillage du Concile Vatican II, il a souhaité que les chrétiens se nourrissent davantage, plus souvent, et plus profondément, du pain de la Parole. Et comme nous le partageons avec nos frères protestants et orthodoxes, cela se fait le 3e dimanche du temps ordinaire, pendant la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens.
Chaque dimanche, la messe est le moment par excellence où nous célébrons le Christ ressuscité. Nous le faisons en partageant le pain du Seigneur. Comme pour les disciples naviguant sur la mer de Galilée (voir Mc 8,14), ou cheminant en direction d’Emmaüs (voir Lc 24,13-35), le Seigneur n’a qu’un pain à nous partager. Et cet unique pain, c’est son Fils Jésus, notre Sauveur. Or, bien qu’il soit unique, ce pain se donne à nous sous deux formes : par la communion au sacrement de l’eucharistie, et par l’écoute attentive des saintes Écritures (liturgie de la Parole). Oui, de même que nous reconnaissons la présence réelle du Seigneur dans le sacrement de l’eucharistie, de même nous devons reconnaître sa présence réelle dans la Parole de Dieu, en particulier dans l’évangile. Cette Parole de Dieu est puissante, et peut donner la vie. C’est la raison pour laquelle le rituel prévoit que le célébrant, après avoir proclamé l’évangile, vénère l’évangéliaire et dise à voix basse : « Que cet évangile efface nos péchés ! » Il s’agit de cet évangile entendu aujourd’hui, et non d’un autre : c’est lui qui, aujourd’hui, nous est offert comme source de pardon et de salut.
À nous donc, de chercher à saisir comment les lectures de ce jour, et en particulier l’évangile, sont pour nous une parole de salut.
Saint Paul nous a affirmé que « le temps [était] limité » : « Il passe, ce monde tel que nous le voyons. » Quand nous voyons les effets néfastes du réchauffement climatique, ne sommes-nous pas tentés de dire que Paul avait raison, et que par notre faute nous avons précipité la fin de ce monde ? Mais seul le Père connaît le jour et l’heure de la fin du monde (ou plutôt, de son renouvellement dans le Royaume nouveau). Ne nous méprenons pas sur les mots de Paul. Pour lui, si le temps de l’histoire du monde a atteint son terme, s’il s’est raccourci, contracté, c’est parce qu’un événement surprenant, hors du commun, est arrivé : le Christ est bel et bien mort, mais il est ressuscité !
Notre esprit a du mal à penser hors du temps. Alors, nous avons pris l’habitude de découper le mystère pascal en tranches chronologiques : le jeudi saint, puis le vendredi saint avec son soleil qui s’assombrit, et encore le grand silence du samedi saint ; enfin, la joyeuse lumière de la nuit pascale, le Christ ressuscité. Mais, du point de vue de Dieu, que saint Paul tente de nous faire adopter ce matin, la mort et la résurrection de Jésus sont comme l’avers et le revers d’une même médaille. Plus loin, dans cette même lettre aux Corinthiens, il dira que si le Christ n’est pas ressuscité, notre foi ne sert strictement à rien. Mais affirmer que Jésus est ressuscité, c’est du même coup affirmer qu’il était mort ! La Pâque de Jésus, la Pâque qui nous sauve, c’est ce message inouï, sidérant d’audace et d’innovation : en Jésus, la mort qui touche tous les êtres vivants n’a plus le dernier mot. Elle existe toujours, mais comme un passage, un dernier tunnel à traverser avant de déboucher dans la radieuse lumière de Pâques.
Face à la venue imminente du Ressuscité, saint Paul nous invite à relativiser nos engagements terrestres, pour nous concentrer sur l’essentiel. Pour laisser le Ressuscité transformer, transfigurer notre vie dès maintenant. Paul le dit encore dans d’autres lettres : nous devons vivre en ressuscités, dans la joie et la paix, dans la lumière et la confiance, dans le service plein d’amour de nos frères et sœurs les plus petits.
Ce matin, la parole de l’apôtre nous a rejoints accompagnée par l’exhortation à la conversion du prophète Jonas, et par celle de Jésus qui nous appelle à sa suite : « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile […] Venez à ma suite. Je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes. » Pour cette pêche à laquelle nous sommes tous invités, pas besoin de permis ou de carte. Il suffit de prendre au sérieux son baptême, de croire fermement à la parole de Jésus, qui éclaire, purifie, réchauffe, fortifie et donne la vie. N’attendons pas demain pour nous y mettre !

Homélie 2e dimanche (14 janvier 2024)

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour le dimanche 14 janvier 2024 (2e du T.O., année B) – Boscodon
1 S 3,3b-10.19 ; 1 Co 6,13b-15a.17-20 ; Jn 1,35-42

Frères et sœurs, il y a trois semaines, nous avons célébré Noël : notre Dieu nous aime si fort, qu’il a voulu habiter parmi nous, se faire l’un de nous. Mais il n’est pas tombé du ciel aux alentours de la trentaine, juste pour son baptême et sa vie d’adulte. Non, comme chacune et chacun de nous il a commencé par être conçu dans le sein d’une femme. Puis il est né, il s’est fait petit enfant ; et, avant de devenir adulte et d’accomplir la mission que le Père lui avait confiée, il a grandi, comme tous les petits enfants du monde. Vous avez sans doute déjà été frappés par le fait que tous les enfants, quelle que soit leur nationalité, leur langue, leur ethnie, rient et pleurent tous de la même façon : c’est bien la preuve que notre humanité est une, dans la diversité de ses représentants. À propos de Jésus, saint Luc précise, à la fin de son « Évangile de l’enfance », qu’il a grandi sous le regard de Dieu et des hommes, non seulement en taille, mais encore en sagesse, et même en grâce (cf. Lc 2,40.52) !
Comme le petit Samuel de notre première lecture, Jésus est né dans une famille croyante, habitée par une grande confiance en Dieu. Par saint Matthieu nous savons que Joseph, son père nourricier, était un homme juste (Mt 1,19), c’est-à-dire qu’il cherchait à s’ajuster en tout à la volonté de Dieu. Quant à Marie, sa mère, elle s’est dite l’humble servante du Seigneur, prête à laisser la volonté divine se réaliser en elle (Lc 1,38.48). Pendant deux siècles, dans cette ancienne abbaye de Boscodon, il y a eu un hameau paysan. Plusieurs familles ont vécu ici, y compris dans cette abbatiale. Et, entre les années 1920 et 1950, il y a même une école primaire, ou plutôt une classe unique regroupant une quinzaine d’enfants. La fille de la dernière institutrice habite encore à Crots. Lorsque nous-mêmes, nous évoquons nos années d’école, nous pouvons reconnaître le travail qui s’est progressivement accompli en nous, pour façonner notre humanité et construire notre culture, grâce à nos parents, à nos éducateurs.
Comme Jésus, comme Samuel, nous avons aussi été formés, nous les baptisés, à l’écoute de la Parole du Seigneur. Mais avons-nous retenu la leçon que nous livre l’histoire du petit Samuel ? Avons-nous appris à dire comme lui, parce qu’un frère aîné nous l’a appris (ou une sœur aînée, une grand-mère, une moniale, une marraine) comme le prêtre Éli : Parle, Seigneur, ton serviteur écoute ? Avons-nous compris que la prière et la relation personnelle avec Dieu ne sont pas de l’ordre d’une série d’obligations à remplir, comme les pilules qu’un malade doit prendre à heure fixe, mais de l’ordre du rendez-vous d’amour, d’une rencontre pleine de tendresse ? À tout âge on peut faire l’expérience de Dieu. Dès la petite enfance, car Dieu vient à nous à toute heure de notre vie. Il ne nous abandonne jamais. Quel que soit votre âge et votre situation personnelle aujourd’hui, sachez que Dieu vous aime et vous attend !
La première lecture nous a appris que Dieu prenait l’initiative d’entrer en relation avec nous. Mais l’évangile nous a montré que nous devons tout faire pour le chercher. En effet, chez Jean, Jésus est le Maître et le Seigneur (Jn 13,13) qui choisit librement ses disciples (Jn 15,16). Et pourtant, Jean est le seul évangéliste à dire que les premiers disciples viennent d’eux-mêmes à lui. De leur libre initiative, parce qu’ils ont entendu le témoignage de Jean-Baptiste : Voici l’Agneau de Dieu. Ils se mettent alors à suivre Jésus, qui leur demande : Que cherchez-vous ? À nous d’être en quête de Dieu, sans oublier que Dieu a pris les devants et nous cherche de son côté. Un philosophe juif du xxe siècle, Abraham Heschel, a écrit un livre intitulé Dieu en quête de l’homme.
Et nous, que cherchons-nous dans la vie ? Lorsque nous venons à l’église, que nous prions ou lisons la Bible ? Voulons-nous simplement assouvir une curiosité humaine, intellectuelle, élargir notre horizon culturel ? ou croyons-nous que Dieu a quelque chose de précieux à nous dire, à nous donner ? Quel que soit notre âge, mettons-nous en quête de Dieu.
Entre l’histoire de Samuel et l’évangile, saint Paul nous a parlé du corps. Toute sa Première lettre aux Corinthiens parle du corps, elle décline ce mot sous toutes ses formes : ce matin, notre corps charnel et sexué ; ailleurs, le corps de Jésus crucifié et ressuscité ; puis son corps eucharistique, et le corps ecclésial que nous formons ; enfin, elle affirme la résurrection des corps, qui dit la grandeur et la dignité de tout être humain. Notre corps appartient au Seigneur, et il est le temple de l’Esprit. C’est encore la leçon de Noël : Dieu s’est fait chair ! Aussi notre corps est-il appelé à la transfiguration, à la résurrection. Prenons alors au sérieux l’invitation de Paul, et Rendons gloire à Dieu dans notre corps ! Amen.

En guise d’homélie Sainte Famille (31 décembre 2023)

En guise d’homélie (fr. Luc Devillers OP) pour la fête de la Sainte Famille (31.12.2023, année B) – Boscodon
(Gn 15,1-6 ; 21,1-3 ; He 11,8.11-12.17-19 ; Lc 2,22-40)

Pour l’Église catholique, la famille commence par un homme et une femme recevant le sacrement de mariage, avec quatre conditions : engagement libre, à la fidélité et à l’indissolubilité, et ouverture à la fécondité. Mais l’Ancien Testament connaît d’autres modèles de famille, y compris pour Abraham (dont parlent les deux premières lectures et le psaume de ce jour). Dans son livre Ce que dit la Bible de la famille, le fr. Philippe Lefebvre, professeur d’Ancien Testament à Fribourg, souligne la diversité des modèles familiaux dans la Bible. Que dire alors des autres modèles venant d’autres cultures ?
Or, ce matin nous célébrons la Sainte Famille. L’oraison d’ouverture disait : « Tu as voulu, Seigneur Dieu, que la sainte famille nous soit donnée en exemple ; accorde-nous, dans ta bonté, de pratiquer comme elle les vertus familiales etc. » Mais cette famille est singulière, on dirait presque une famille recomposée. Saint Joseph n’est pour rien dans la naissance de Jésus. Marie est bien la mère de Jésus, mais elle l’a conçu de l’Esprit Saint. Enfin, l’enfant qui s’est développé comme tous les enfants du monde (saint Luc nous l’a dit, à la fin de l’évangile) est aussi le Fils unique de Dieu. Alors, comment imiter une telle famille ? En réalité, ce qui compte pour Dieu, ce ne sont pas les liens du sang, mais ceux de l’amour fraternel et de l’amitié, du respect des différences et de l’ouverture aux autres. Aujourd’hui, nous ne célébrons pas la fête de nos clans, pas même du clan de l’Église, mais celle de la grande famille des enfants de Dieu.
Vous vous souvenez qu’après le synode sur la famille (2014-2015), le pape François avait publié son Exhortation « La joie de l’amour ». À propos des personnes en situation irrégulière, on y lit ces mots, que François a repris de son premier document, La joie de l’Évangile : « L’Eucharistie n’est pas un prix destiné aux parfaits, mais un généreux remède et un aliment pour les faibles » (Amoris Laetitia § 305, n. 351 < Evangelii Gaudium § 47). Or, le 21 décembre dernier, le Dicastère pour la Doctrine de la foi a publié une Déclaration sur la signification pastorale des bénédictions qui a choqué, car elle exprime « la possibilité de bénir les couples en situation irrégulière et les couples de même sexe, sans valider officiellement leur statut ni modifier en quoi que ce soit l’enseignement pérenne de l’Église sur le mariage). Il y est dit ceci :
« Celui qui demande une bénédiction montre qu’il a besoin de la présence salvifique de Dieu dans son histoire, et celui qui demande une bénédiction à l’Église reconnaît l’Église comme sacrement du salut que Dieu offre. Chercher une bénédiction dans l’Église, c’est admettre que la vie de l’Église jaillit du sein de la miséricorde de Dieu et nous aide à avancer, à mieux vivre, à répondre à la volonté du Seigneur. […] La grâce de Dieu agit en effet dans la vie de ceux qui ne se prétendent pas justes mais se reconnaissent humblement pécheurs comme tout le monde. »
Le P. Ph. Bordeyne, Président de l’Institut Jean-Paul II pour l’étude du mariage et de la famille, commente : « Dieu a créé le mariage pour leur bonheur et celui de l’humanité, et […] il reste bon et miséricordieux envers ceux qui prennent d’autres chemins pour des raisons que souvent ils ne maîtrisent pas totalement. […] Le ministre est invité à écouter ce que le couple attend de Dieu à travers son désir de bénédiction. Il pourra alors l’inviter à bénir Dieu pour les fruits de leur union et à lui demander son aide pour surmonter les limites et les manques d’amour qui traversent leur vie. De son cœur de prêtre ou de diacre pourra jaillir ‟spontanément” une prière et un geste appropriés pour bénir ce couple-là. Grâce à cette bénédiction discernée et personnalisée, les couples marqués par une histoire compliquée pourront reconnaître devant Dieu, soutenus par un ministre de l’Église, leur dignité de baptisés et la valeur de leur histoire commune, en dépit de ses limites objectives. Ils pourront être relancés dans leur vie de foi. »
Enfin, un couple membre du Dicastère pour les Laïcs, la Famille et la Vie indique comment recevoir la Déclaration : « Notre lecture sera fructueuse si elle est dépassionnée, attentive et confiante. Dépassionnée : c’est-à-dire sans peur ni colère […]. Attentive : lisons ce texte comme nous voudrions qu’on lise un texte que nous aurions écrit […] Un texte aussi déformé par les interprétations partisanes demande à être lu à sa source puis expliqué et travaillé avec nos pasteurs. Confiante : cette Déclaration, […] peut bousculer certaines de nos convictions et certaines de nos pratiques, mais si nous l’accueillons humblement, dans une docilité confiante, nous en comprendrons peu à peu le sens et l’importance. […] Le monde actuel souffre […] d’ignorer l’Amour infiniment miséricordieux de Dieu, Amour qui ne va jamais sans la Vérité. »

En guise d’homélie nuit de Noël (24 décembre 2023)

En guise d’homélie pour la messe de la nuit de Noël, 24 décembre 2023 – Abbaye de Boscodon
Is 9,1-6 ; Tt 2,11-14 ; Lc 2,1-14


N.B. : pour cette nuit de Noël, je n’ai pas rédigé d’homélie. J’ai parlé d’abondance du cœur, en insérant dans mon propos le texte que vous trouverez en bas de page.
Chers amis, en particulier vous qui découvrez en cette nuit l’abbatiale de Boscodon, soyez les bienvenus ! Merci à vous d’être venus célébrer avec nous la fête de Noël. Parmi vous, il y a plusieurs enfants, et certains très jeunes (le benjamin n’a que trois mois). Je leur ai demandé ce qu’ils étaient venus faire dans cette église, et l’un d’eux m’a répondu qu’on fêtait la naissance de Jésus.
C’est vrai, et pourtant, Jésus n’est pas né un 25 décembre. Parce qu’en décembre, à Bethléem, c’est l’hiver. J’ai vécu quinze années à Jérusalem, et je peux vous dire qu’à cette période il fait froid, il peut même neiger. Or, dans l’évangile on dit que les bergers passent la nuit dans les champs, avec leurs moutons. Je vous assure qu’ils ne font pas cela en plein hiver. Mais alors, pourquoi avoir choisi cette date pour fêter la naissance de Jésus ? Parce qu’en cette période les jours commencent à rallonger. De plus, les Romains de l’époque de Jésus célébraient la victoire du soleil le 25 décembre, ils appelaient ce jour celui du Sol invictus, le Soleil invaincu. Les chrétiens ont voulu dire que, pour eux ,Jésus était le vrai Soleil levant, la vraie Lumière.
En fait, ce soir, nous ne célébrons pas un seul anniversaire, mais trois ! Car le fr. Régis, lui, est vraiment né un 25 décembre. Alors, souhaitons-lui un très bon anniversaire : Joyeux anniversaire Régis… !
Et puis, cette année, il y a un troisième anniversaire, car il y a exactement 800 ans, le 25 décembre 1223, saint François d’Assise a inventé la première crèche vivante. Non pas la crèche tout court, mais la crèche vivante, celle dans laquelle les personnages sont de vraies personnes. À quoi ça sert une crèche vivante ? À nous rappeler que c’est à nous, tous les jours de notre vie, de vivre le mystère de Noël, de dire au monde que Jésus est là, qu’il nous aime et vient nous sauver, nous donner la vie de Dieu. Pour le pape François, la crèche n’est pas un pur « fait folklorique », mais une démarche pour « réveiller dans le cœur l’étonnement face au mystère de Dieu fait enfant ». 

Je vais maintenant vous lire une sorte de sermon qu’un petit garçon de 5 ans a dit devant son petit frère et sa petite sœur. C’est sa maman qui, dans la pièce voisine, l’a entendu et noté :

Il est assis sur une petite chaise, un livre entre les mains (qu’il fait semblant de lire) face à son frère et sa sœur assis, silencieux, attentifs. (Sur un ton récitatif) Dans l’étable où le petit Jésus est né, la Sainte Vierge disait à l’âne : Pousse-toi. Amen, Amen, Amen ! (et chants en manière de psalmodie) Dans l’étable où le petit Jésus est né, Saint Joseph dit à le bœuf : Pousse-toi, tu ne vois pas que je ne peux pas me mettre debout : Amen, Amen, Amen (psalmodies) Le Petit Jésus dans sa crèche, amen. Le Petit Jésus dans son étable vieille, amen. – Nous allons parler maintenant du chant des petits anges. Les petits anges jouaient de la trompette, de la flûte, de la cithare, de la guitare… Ça faisait un bon air dans l’étable du Petit Jésus, qui venait d’être né, dans cette étable où les bergers mettaient ses moutons. Les petits anges font de la musique : Turlututu, Panpanpan, Drindrindrin, Zimzimzim, Boumboumboum ! Les petits anges, les petits anges, les grands anges ! – Le Petit Jésus dans son étable, il avait des moutons et les rois n’étaient pas là. Toujours la Sainte Vierge dit au bœuf et à l’âne de se pousser. Turlututu, criait un petit ange, Ture, ture, ture là… Noël, Noël, Noël, c’était Noël ! Vive Noël, vive tous les gens, Par cette belle nuit de Noël, par cette belle nuit de la belle saison – Noël, Noël des anges. Dansez et tournez et embrassez-vous à la fête de Noël. Tout le monde est gentil – Noël, Noël, Noël ! Amen, Amen, Amen ! (à voix parlée 🙂 Fin ! Il se lève, et son frère et sa sœur en font autant…

Ce petit garçon de 5 ans, je le connais bien, parce que… c’était moi ! Oui, je vous ai lu ma première homélie. Elle est sans doute assez simple, très enfantine, mais elle nous invite encore et toujours à la joie. Car Dieu est notre joie, Jésus est notre joie. Dans notre monde si douloureux, soyons des porteurs de joie, des témoins de la Bonne Nouvelle de Jésus Christ notre Sauveur. Je vous souhaite à tous une belle fête de Noël. Amen !

Homélie 2e dimanche Avent (10 décembre 2023)

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour le 2e dim. d’Avent, année B (10.12.2023) – Abbaye de Boscodon
Is 40,1-5.9-11 ; 2 P 3,8-14 ; Mc 1,1-8

« Commencement de l’Évangile de Jésus, Christ, Fils de Dieu. » Ça commence bien ! Eh oui ! c’est ainsi que s’ouvre le deuxième livret évangélique, celui de saint Marc. Mais que ce titre ne nous trompe pas : l’auteur ne voulait pas dire qu’il commençait ici un livre qui serait appelé « évangile ». Il faut attendre la moitié du deuxième siècle pour que le mot « évangile » désigne un livre consacré aux faits et gestes de Jésus, ainsi qu’à ses enseignements, sa vie, sa mort et sa résurrection. À l’époque de l’évangéliste, « évangile » désignait une proclamation orale. Et vous savez que ce mot signifie « bonne nouvelle », « heureuse annonce ». Tiré du langage profane, concernant en particulier la vie de l’empereur romain et le succès de ses armées, le mot « évangile », et surtout le verbe « annoncer une bonne nouvelle » (« évangéliser »), a été emprunté par le traducteur grec du livre d’Isaïe, afin de désigner la proclamation du salut offert par le Dieu unique, le Roi d’Israël.
Et c’est ce que nous avons entendu en première lecture, avec ce passage du prophète Isaïe : « Monte sur une haute montagne, toi qui portes la bonne nouvelle à Sion. Élève la voix avec force, toi qui portes la bonne nouvelle à Jérusalem. Élève la voix, ne crains pas. Dis aux villes de Juda : ‟Voici votre Dieu !” » Ce Dieu, dont la venue doit nous réjouir, se présente comme un berger attentif à son troupeau. Nous savons que Jésus se reconnaîtra volontiers dans cette figure du Bon Pasteur. Voilà la bonne nouvelle que nous recevons en ce temps de l’Avent.
Mais ce n’est pas tout. Le titre de l’évangile de Marc ne présente pas seulement la venue de Jésus comme « évangile ». Il inclut dans cette bonne nouvelle la mission spécifique de Jean-Baptiste : proclamer « un baptême de conversion pour le pardon des péchés ». Et Marc fait davantage encore, puisqu’il remonte plus haut dans le temps. En effet, son « évangile » commence avec une citation d’Isaïe (Is 40,3) : « Il est écrit dans Isaïe, le prophète : ‟Voici que j’envoie mon messager en avant de toi, pour ouvrir ton chemin. Voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers.” » Ce messager qui vient avant Jésus, cette voix qui crie dans le désert, c’est bien sûr Jean-Baptiste.
La bonne nouvelle commence donc avec Isaïe. Mais, en réalité, la citation d’Écriture que donne saint Marc ne provient pas seulement du livre d’Isaïe : elle contient aussi un verset du prophète Malachie – « Voici que j’envoie mon messager en avant de toi pour préparer ton chemin » (Ml 3,1) – combiné avec un autre tiré du livre de l’Exode – « pour te garder en chemin » (Ex 23,20). Autrement dit : c’est toute l’Écriture qui est convoquée ce matin pour nous préparer à accueillir la prédication de Jean-Baptiste et la venue de Jésus. Notre « évangile » commence donc très tôt dans le temps, il est en fait composé d’une succession de commencements : l’Exode, Isaïe (le plus grand prophète biblique), Malachie ; puis Jean-Baptiste et enfin Jésus.
Mais nous-mêmes, qui nous réclamons de Jésus, qui portons le beau nom de chrétiens, c’est-à-dire d’adeptes ou d’amis du Christ, nous sommes nous aussi invités à entrer dans ce vaste mouvement de commencements incessants. La liturgie nous y aide, puisque chaque année elle remet les pendules à l’heure et nous propose de recommencer le chemin de la foi, comme si c’était la première fois.
Comme si c’était la première fois ? Et pourtant, ne croyons pas que chaque année nous répétons inlassablement les mêmes textes bibliques, les mêmes prières, les mêmes cantiques, sans que cela ne change rien de notre vie. La vie, c’est tout le contraire du statisme ! La vie n’est sans doute pas un long fleuve tranquille, mais c’est bel et bien un fleuve, un courant, une dynamique. Chaque matin, après le sommeil de la nuit qui est comme une petite mort quotidienne, nous renaissons à la vie, nous recommençons. Et il en sera ainsi jusqu’à notre dernier soupir. C’est pourquoi, quel que soit le chemin parcouru jusqu’à ce jour, nous pouvons reprendre espoir et confiance. Dieu nous appelle, Dieu nous attend toujours plus loin. Un Père de l’Église du ive siècle, saint Grégoire de Nysse, disait que, dans la vie chrétienne, on va « de commencement en commencement, par des commencements qui n’ont pas de fin ». Telle est la démarche que nous propose l’Église, en ce début d’année liturgique. Je vous le souhaite alors, avec les deux orthographes possibles : « En avant, et bon Avent ! » Amen.