Homélie 5e dimanche Carême (3 avril 2022)

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour le 3 avril 2022 (5e dimanche de Carême, C) – Abbaye de Boscodon
Is 43,16-21 ; Ph 3,8-14 ; Jn 8,1-11 (la femme adultère)

D’après la Loi de Moïse, donc, cette femme adultère devait être lapidée. Tuée à coup de pierres, déchiquetée, écrasée par les pierres que lui lanceraient tous les hommes présents. Une mort atroce, ignoble, où chacun apporte sa pierre − c’est le cas de le dire −, avec une conscience tranquille, car il obéit à la Loi, mais sans toucher directement la suppliciée, sans se souiller par le contact avec sa chair impure. Hélas, il y a encore des pays où on lapide les femmes adultères, où on coupe la main aux voleurs, où on crève les yeux aux voyeurs et autres impurs ; et tout cela au nom de Dieu ! En quoi, alors, cette page d’évangile peut-elle nous donner la vie ? Regardons-la de plus près.
Prise en flagrant délit, la femme est poussée au milieu par les scribes et les pharisiens. Quelle pauvresse ! Bien sûr, c’est une pécheresse : elle a commis un adultère. Mais, enfin, quand on songe au sort qui l’attend, il y a de quoi être effrayé et avoir pitié d’elle. Or, devant elle, que fait Jésus ? que dit-il ? Il commence par laisser traîner les choses. Il se met à tracer des traits sur le sol. De très nombreux commentateurs et prédicateurs ont cherché à deviner ce qu’il avait bien pu écrire, en une heure si tragique. Fausse piste, car cela n’intéresse pas l’évangéliste ; sinon, il nous l’aurait dit.
La seule chose que nous sachions, c’est que Jésus ne répond pas tout de suite. Or, les bons élèves ont toujours tendance à répondre sur-le-champ, sans délai. Ils ont la bonne réponse sur le bout de la langue, elle leur brûle les lèvres, il faut qu’ils la disent. De plus, nos sociétés de consommation et de jeux télévisés nous poussent à répondre très vite, tout de suite, afin de gagner ; sinon, un autre parle à votre place, et empoche la récompense. De la même façon, quand les journalistes vous assaillent, ils vous posent mille questions à la fois, tout en donnant déjà la réponse qu’ils veulent entendre.
Nous sommes dans un monde fou qui veut des réponses à tout et tout de suite. C’est peut-être pour cela que la foi chrétienne ne fait plus trop recette. Je suis bien persuadé que la foi au Christ est l’avenir de l’humanité ; mais il faut admettre que d’autres religions, des pratiques ésotériques ou magiques, attirent davantage nos contemporains pressés, qui veulent la réponse tout de suite. Or, notre Dieu est un Dieu patient. Infiniment patient. Il est la patience en personne. Comme un bon jardinier, il sait qu’on ne fait pas pousser plus vite les plantes en leur tirant dessus. Il prend son temps.
Devant la femme, Jésus prend son temps, il mûrit sa réponse. Puis, comme on insiste pour qu’il se prononce, il se redresse, et s’adresse à ceux qui l’avaient interpellé. Mais que leur dit-il ? Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre ! Quelle audace, quelle insolence : oser nous comparer à cette femme, nous les gens bien ! Jésus se trompe de procès, aujourd’hui : il s’agit de cette femme, pas de nous. Nous, nous sommes là pour assister à sa mort, pour y participer même, selon le rituel décrit dans la sainte Écriture, donc voulu par Dieu.
Cependant, on dirait que l’impertinence de Jésus a fait mouche : en effet, les accusateurs de la femme vont se retirer discrètement, un à un, sur la pointe des pieds. En commençant par les plus vieux, parce que, en visualisant mentalement leur longue vie, ils voient qu’ils étaient eux aussi des pécheurs, des gens qui ont trafiqué la parole de Dieu, qui se sont arrangés avec elle pour pouvoir continuer leurs petites affaires un peu louches. Ainsi, ils s’esquivent, et du coup Jésus a réussi, non seulement à sauver cette femme, mais encore à les sauver eux-mêmes. Il va dire à la femme : Moi non plus, je ne te condamne pas ; va, et désormais ne pèche plus. Mais ce qu’il a dit à ses accusateurs n’était pas davantage une parole de condamnation. Il est venu pour guérir chacun, chacune de nous, de l’enfermement de son péché. Ce qu’il leur a dit, c’était une parole de vie, donnée pour éclairer leur vie à la lumière du pardon de Dieu. Comme s’il leur avait dit : Moi non plus je ne vous condamne pas. Retournez chez vous, retournez-vous, convertissez-vous, et cessez de pécher en accusant les autres et en jouant les petits saints.
Mais, dans cette page d’évangile, il manque un personnage : l’homme avec lequel la femme a commis l’adultère, car un adultère, cela se commet à deux. Où est-il ce cher monsieur ? Il a fui, tout bêtement.
Nous sommes tour à tour les différents personnages de cette histoire. Nous sommes la femme pécheresse prise au piège, et les accusateurs sûrs de leur bon droit et prêts à exécuter leur prochain au nom de Dieu ; nous sommes aussi cet homme adultère qui s’est enfui comme un lâche. Or, Jésus nous dit que Dieu ne désespère jamais de nous. Il veut nous guérir, nous relever, et nous donner sa vie. Rappelons-nous ses mots transmis par le prophète Ézéchiel (Ez 18,32 ; voir aussi 18,23 ; 33,11) : « Je ne prends plaisir à la mort de personne : convertissez-vous, et vous vivrez ! » Amen.

Homélie 1er dimanche Carême (6 mars 2022)

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour le 6 mars 2022, 1er dimanche de Carême, année C – Boscodon
Dt 26,4-10 ; Rm 10,8-13 ; Lc 4,1-13 (la tentation au désert)

Dans l’Israël ancien, offrir à Dieu les prémices de ses biens – comme le rapporte la première lecture (Dt 26,4-10) –, c’était reconnaître que l’on tient de lui la vie, et le remercier parce qu’il est intervenu dans le passé, pour libérer le peuple de la servitude. Pendant de longs siècles, cette coutume de présenter à Dieu les premiers fruits des travaux des champs existait fortement chez les chrétiens. Et aujourd’hui elle subsiste dans bien des régions du monde, nous rappelant que la terre appartient à Dieu, et qu’aux dons de sa grâce nous devons répondre par l’action de grâces (tel est le sens du mot eucharistie). La première lecture était tirée du Deutéronome, réécriture condensée des événements de l’Exode. C’est là qu’on trouve le cœur de la foi juive, le Shema Israël (Dt 6,4-5) : « Écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est l’Unique. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force. » Mais, en réalité, c’est toute la liturgie de la Parole de ce dimanche qui est marquée par le Deutéronome.
Ainsi, saint Paul commence par citer ce livre : Tout près de toi est la Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur (Dt 30,14). Pour Paul, la bouche sert à proclamer la Parole qui sauve. Quant au cœur, selon la tradition biblique, il est surtout l’organe de la volonté, et gère notre relation avec Dieu comme avec nos frères et sœurs. Dans ce passage de sa lettre aux Romains, saint Paul parle de la bouche et du cœur, mais ce faisant il livre aussi un bel exemple de la manière dont notre intelligence peut aider notre foi. Lui, l’ancien pharisien fin connaisseur des Saintes Écritures, affirme que le message de la foi est près de nous, dans notre bouche et dans notre cœur, car « c’est avec le cœur que l’on croit pour devenir juste, c’est avec la bouche que l’on affirme sa foi pour parvenir au salut ». Il crée ainsi un lien entre notre intelligence, notre bouche et notre cœur.
Dans l’évangile, saint Luc donne trois exemples qui résument « toutes les formes possibles de tentations ». Après son jeûne, Jésus a faim, et le diable le tente : Tu es le fils du patron, tu peux donc tout faire, y compris changer cette pierre en pain ! Mais Jésus cite le Deutéronome : L’homme ne vit pas seulement de pain. La suite de cette phrase précise : …, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu (Dt 8,3, version grecque). Ensuite, le diable prétend donner à Jésus tous les royaumes de la terre, comme s’ils lui appartenaient. Mais c’est un mensonge : comme dit saint Jean, le diable ment comme il respire, car il est « menteur et père du mensonge » (Jn 8,44). Pour accepter cette offre, il faudrait se prosterner devant lui, ce que Jésus refuse, en s’appuyant à nouveau sur le Deutéronome : C’est devant le Seigneur ton Dieu que tu te prosterneras, à lui seul tu rendras un culte (Dt 6,13 ; 10,20). Réserver le culte à Dieu, c’est l’aimer « de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa force » (Dt 6,5). Et l’amour du Père habite le cœur de son Fils, de toute éternité. Enfin, du haut du Temple de Jérusalem le diable invite Jésus à se jeter en bas, et il joue au pieux en prétendant s’appuyer sur l’Écriture : Il donnera pour toi, à ses anges, l’ordre de te garder ; et Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre (Ps 91/90,11-12). Mais faire servir la Parole de Dieu à un tel projet, c’est la trahir. Aussi Jésus répond-il par une nouvelle citation du Deutéronome : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu (Dt 6,16).
À chaque messe, avant de proclamer ou d’écouter l’évangile, nous nous signons sur le front, la bouche et le cœur. En signant notre front nous affirmons que la Parole de Dieu doit être accueillie par notre intelligence, qui vient de Dieu. Mais si nous mettons cette intelligence au service du mensonge et du mal, alors elle devient proprement diabolique, et justifiera tout et n’importe quoi : de fait, notre monde actuel est rempli de fake news, de désinformation, de théories complotistes. En nous signant sur notre bouche, nous reconnaissons qu’elle ne sert pas qu’à nourrir notre corps, mais aussi à entrer en relation avec Dieu et nos frères, pour leur parler de Dieu. La Parole de Dieu nous nourrit, et nous sommes poussés à la proclamer par toute notre vie et nos propres mots. Enfin, en nous signant le cœur, nous disons notre amour de Dieu et notre désir de nous laisser convertir et guérir par sa Parole. Frères et sœurs, profitons de ce carême pour purifier notre intelligence, l’usage de notre bouche et celui de notre cœur, en nous mettant à la recherche du vrai Dieu, et non plus des idoles. Amen.

Homélie 7e dimanche (20 février 2022)

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour le 20 février 2022 (7e dim. du T.O. C), Abbaye de Boscodon
1 S 26, 2.7-9.12-13.22-23 ; 1 Co 15, 45-49 ; Lc 6, 27-38 (Aimez vos ennemis !)

Les évangélistes Matthieu et Luc rapportent tous deux cette parole de Jésus : « Aimez vos ennemis ! » Chez Matthieu, cette parole s’inscrit dans le Sermon sur la Montagne, au cours duquel Jésus évoque le verset biblique « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Mais Jésus va plus loin que la Tora, puisque l’amour attendu d’un croyant doit même s’étendre à ses ennemis. Chez saint Luc, que nous venons d’entendre, les choses se présentent différemment. Depuis le début du ministère de Jésus, Luc le présente comme le prophète envoyé par Dieu pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres. Et, parmi ces pauvres il y a des païens, comme la veuve de Sarepta ou le général syrien Naaman ; et le rappel de ces épisodes avait choqué les auditeurs de Jésus, qui ont voulu se débarrasser de lui. Plus loin dans son évangile, saint Luc parlera d’un bon Samaritain, puis il évoquera le centurion de Capharnaüm, qui aime les Juifs et leur Dieu unique au point d’avoir subventionné la construction d’une synagogue. Quant au premier à entrer au Paradis à la suite de Jésus, ce sera pour saint Luc le Bon larron.
Étant probablement un païen attiré par le Dieu d’Israël, saint Luc aime à souligner la nécessité pour les croyants de s’ouvrir aux autres. Les vrais autres : ceux qui ne sont pas de notre famille, de notre village, de notre clan ou de notre tribu, de notre parti politique ou de notre religion ; les pauvres, les délaissés, les méprisés, mais aussi les étrangers. Notre premier réflexe humain, suivant l’instinct de survie, est de considérer ceux qui nous entourent comme des dangers potentiels pour notre sécurité, à l’exception bien sûr du cercle restreint des parents et de la fratrie. Il est intéressant de se rappeler que le terme xénophobie ne veut pas dire « détestation de l’étranger », mais « peur de l’étranger ». Ce qui est différent fait peur, déstabilise, met en question. Nous croyons que notre manière de voir le monde est la seule possible et la seule vraie, mais nous voici poussés à découvrir d’autres manières de donner sens à la vie sur terre. Si l’on accepte de l’apprivoiser et de se laisser apprivoiser par lui, l’autre peut nous ouvrir, élargir notre vision de l’humanité, nous enrichir. Tel est sans aucun doute le sens de l’injonction de Jésus : « Aimez vos ennemis ! » Nous serions stupides de la prendre comme un ordre tombé d’en haut, exigeant et difficile à mettre en pratique, mais auquel il faudrait répondre correctement dès le premier instant.
Notre vie se déroule comme un chemin. Un chemin vers du sens, du vrai, du beau, du bon. Un chemin vers Dieu, disons-nous en tant que chrétiens. Nous ne sommes pas déjà arrivés à son terme, mais chaque instant qu’il nous est donné de vivre peut devenir une heureuse occasion de découvrir du nouveau, grâce notamment à l’autre, au différent, à l’étranger.
Hier comme aujourd’hui, le monde humain est ravagé par l’instinct de violence et de domination, sans respect pour la différence des autres. Il suffit de penser au drame vécu par les Ukrainiens face aux Russes, par les Ouighours face aux Chinois, par les Rohingyas face aux Birmans. Mais, plus près de nous, et cela gonfle les discours politiques en période pré-électorale, il y a les migrants, et ceux déjà installés depuis longtemps qu’on appelle les immigrés. Il est facile et tentant de les accuser de tous les maux. Il est plus coûteux, mais plus bénéfique sur le long terme, de les découvrir comme des frères et sœurs en humanité, que Dieu nous demande d’accueillir et d’aimer comme il le fait. La première lecture nous a rappelé qu’au sein d’un même peuple il pouvait aussi y avoir de graves dissensions, des haines farouches, des désirs de mort. Le jeune page du roi Saül, le futur roi David, a épargné son adversaire, il lui a montré que Dieu est amour, patience et pardon.
Nous avons toute notre vie pour apprendre à aimer. Saint Paul nous l’a dit : « Comme Adam est fait d’argile, ainsi les hommes sont faits d’argile ; comme le Christ est du ciel, ainsi les hommes seront du ciel. » Nous sommes de pauvres êtres d’argile. Mais, de fragiles et faillibles nous sommes invités par le Seigneur, avec le secours de sa grâce, à devenir des êtres agiles et fiables ! Alors nous serons les dignes fils et filles du Dieu Très-Haut. Amen.

Homélie nuit de Noël (24 décembre 2021)

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour la nuit de Noël, 24 décembre 2021, Boscodon
Is 9,1-6 ; Tt 2,11-14 ; Lc 2,1-14

Avouons-le, en matière de crèches, Boscodon pratique l’art minimal, avec sa crèche à trois personnages : Joseph, Marie et l’enfant Jésus sur les genoux de sa mère. Peut-être cela était-il dû à un désir de respecter la pure simplicité de ce vaisseau de pierre ? Mais nous pourrions mieux faire, dans les années à venir. Cette nuit, contentons-nous d’ajouter par la pensée, suivant le récit évangélique, les bergers et leurs moutons, ainsi que les anges dans le ciel qui entonnent le Gloria. Et ajoutons encore un bœuf et un âne, quoique ces animaux n’apparaissent pas dans l’évangile. Mais, avant d’en venir à ces invités de la dernière minute, ces bêtes de somme ouvrières de la onzième heure, regardons de plus près les premiers personnages.
Saint Joseph est un peu en retrait. Non pas parce qu’il douterait de sa fiancée, ni parce qu’il serait embarrassé de devoir s’occuper de l’enfant d’un autre. Mais par discrétion, car justement cet enfant n’est pas de lui : il ne faudrait pas que, sur la photo de famille, on le prenne pour le papa (comme sur une certaine icône de la Sainte Famille, qui choque les chrétiens orientaux, car elle semble mettre sur le même plan Marie et Joseph entourant l’enfant Jésus). Si Joseph se met en retrait, c’est aussi par vertu d’espérance. Pour mieux porter la scène dans sa prière, en se disant en lui-même (cf. Lc 1,66) : « Que sera donc cet enfant ? »
Sainte Marie, elle, est au premier plan, ou presque. Non pas parce qu’elle voudrait prendre la première place : cela lui ressemble si peu ! Mais parce qu’elle est la mère, parce que c’est de sa chair, de son ventre, que cet enfant vient de sortir. Il est si petit, il a bien besoin de sa mère, de sa chaleur, de sa tendresse, de son lait. Il ne peut vivre sans elle. Marie est là, sur le devant de la scène, comme pour veiller au grain. Et du grain, il y en a bien dans une mangeoire ! Et ce soir c’est même du très bon, puisque c’est de lui qu’on fera le pain de l’eucharistie ! En effet, le nom Bethléem semble signifier la « Maison du pain » ; de plus, l’évangéliste saint Luc est le seul auteur du Nouveau Testament à mentionner la crèche ou mangeoire (Lc 2,7.12.16 ; cf. 13,15), comme pour nous rappeler que Jésus va se donner en nourriture pour notre salut. Ce soir, Marie veille sur son enfant, non pour le garder jalousement pour elle, mais pour mieux le donner à tous.
Les bergers aussi sont là, éberlués d’avoir été réveillés en fanfare par la troupe angélique. Mais, sans rechigner, ils se sont mis en route avec leurs bêtes, et ils sont arrivés devant l’enfant Jésus. Regardez-les bien, ces bergers. Dans l’Israël ancien ils étaient quelque peu méprisés, car leur métier les éloignait des obligations de la Tora ; et cependant, Dieu en a choisi plus d’un pour leur confier une mission d’importance, pour qu’ils le représentent, lui le seul vrai Berger de son peuple. Regardez-les de près : ils sont tous là, les bergers d’Israël, ceux de la longue histoire du peuple de Dieu. Le plus vieux, c’est Abraham, venu avec son fils Isaac, sans oublier leur petit (et leur gros) bétail (cf. Gn 13,2 ; 21,1-3). Puis vient Moïse, qui faisait paître le petit bétail de son beau-père Jéthro au pied de l’Horeb, devant le Buisson ardent (Ex 3,1-2). Enfin, il y a aussi David, si petit qu’on le tenait à l’écart ; son propre père ne pouvait imaginer que le Seigneur le choisirait ; aussi, pendant que ses frères aînés étaient présentés au prophète Samuel, lui était dans les champs, à faire paître le troupeau de la famille (1 S 16,11). Les voilà tous invités à la naissance du Fils de Dieu.
Mais la crèche inventée par saint François d’Assise comprend aussi l’âne et le bœuf. Pourquoi cela ? Dès le vie ou viie siècle, un récit apocryphe décrivait cette scène : « Deux jours après la naissance du Seigneur, Marie quitta la grotte, entra dans une étable et déposa l’enfant dans une crèche, et le bœuf et l’âne, fléchissant les genoux, adorèrent celui-ci » (Évangile du Pseudo-Matthieu, 14). L’auteur de ce récit explique comment il brode sur la sobriété de saint Luc : « Alors furent accomplies les paroles du prophète Isaïe (Is 1,3) disant : ‟Le bœuf a connu son propriétaire, et l’âne la crèche de son maître.” Alors furent accomplies les paroles du prophète Habacuc (Ha 3,2 grec) disant : ‟Tu te manifesteras au milieu de deux animaux.” » Et si vous restez encore sceptiques, parce que saint Luc n’a pas introduit ces animaux dans la crèche de Jésus, notez qu’il parle une autre fois de crèche, et justement en lien avec un âne et un bœuf (Lc 13,15 ; 14,5) : « Chacun de vous, le sabbat, ne délie-t-il pas de la crèche son bœuf ou son âne pour le mener boire ? […] Lequel d’entre vous, si son âne ou son bœuf vient à tomber dans un puits, ne l’en tirera aussitôt, le jour du sabbat ? » La présence à la crèche de l’âne et du bœuf renforce le réalisme de l’incarnation. Car toute la création, visible et invisible, est concernée par la naissance du Fils de Dieu.
Et lui, il dort profondément, comme seul un nouveau-né sait dormir. Il dort paisiblement dans son berceau de paille fraîche. Tel que l’a représenté le peintre Georges de La Tour : dormant profondément, tout habité par la lumière. Devenu adulte, Jésus dormira avec la même confiance pendant la tempête sur le lac, la tête bien calée sur le coussin (Mc 4,38). Et, le samedi saint, il s’endormira dans la paix, sûr de son Dieu (Ps 3,6 ; 4,9), qui comble son bien-aimé qui dort (Ps127[126],2). Alors, chers amis, ne faisons pas de bruit, pour ne pas réveiller l’enfant qui dort. Mais inclinons-nous devant lui avec foi et amour, et adorons-le ! Amen.

Homélie 3e dimanche Avent (12 décembre 2021)

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour le 3e dimanche d’Avent (12 décembre 2021) – Boscodon
So 3,14-18 ; Ph 4,4-7 ; Luc 3,10-18 (Gaudete ! Réjouissez-vous !)

La liturgie de ce dimanche d’avent nous adresse un double message : le prophète Sophonie et l’apôtre Paul nous invitent de façon pressante à la joie, et dans l’évangile Jean-Baptiste nous donne des recommandations pour nous aider à préparer le chemin du Seigneur.
Ces deux thèmes ne semblent pas avoir grand-chose en commun, et semblent même inconciliables. En effet, comment pourrait-on se laisser aller à la joie, si on doit faire effort pour améliorer sa route ? L’Écriture ferait-elle l’éloge de l’effort qui coûte ? D’une certaine façon, oui. Certes, la grâce du salut est totalement gratuite, c’est un don de Dieu, ce Dieu Vivant qui nous sauve entièrement. Mais, ce don gracieux, nous avons à l’accueillir. Et le simple fait de l’accueillir en profondeur dans notre vie est une attitude qui coûte, car elle exige de nous une vraie conversion. Elle peut même nous valoir une mort brutale et violente. Ainsi, pour le théologien protestant Dietrich Bonhoeffer, pendu par les nazis au camp de Flossenbürg – un camp que j’ai visité il y a quelques années, car mon grand-oncle curé dans le Champsaur y est passé lui aussi –, la grâce que Dieu nous offre est bien une « grâce qui coûte ». Notez toute la force de cette formule sous la plume d’un protestant, des gens dont on dit facilement qu’ils insistent tellement sur le don gratuit de la grâce divine qu’elle ne peut rien coûter à l’être humain qui la reçoit. Elle est totalement gratuite, imprévisible et presque arbitraire : pourquoi lui, et pourquoi pas moi ? Mais c’est bien là une caricature de la position protestante.
En ce temps d’avent, l’insistance de la liturgie sur l’aspect pénible de la conversion peut aussi nous paraître déplacée, car elle correspond plutôt au carême, où l’Église nous invite à prendre au sérieux le salut proposé en Jésus Christ, salut qui passe par la croix, et donc par un chemin de souffrance.
De fait, l’avent – et tout spécialement ce 3e dimanche appelé en latin Gaudete, « Réjouissez-vous ! » – nous invite avant tout à la joie. Le message de Sophonie et de Paul doit l’emporter : Pousse des cris de joie, éclate en ovations, réjouis-toi, tressaille d’allégresse ! Le Seigneur est en toi, ne crains pas ! Soyez toujours dans la joie du Seigneur, soyez dans la joie ! Le prophète et l’apôtre accumulent les termes et les expressions pour nous inciter à la joie. D’où vient cette joie à laquelle nous sommes appelés, qui nous est réservée ? De Dieu lui-même. C’est pourquoi le prophète a l’audace d’ajouter encore : Le Seigneur ton Dieu est en toi, il t’apporte le salut, il aura en toi sa joie et son allégresse, il dansera pour toi avec des cris de joie, comme aux jours de fête.
Le Dieu que les gens imaginent spontanément est bien souvent ennuyeux, ennuyant. Un véritable empêcheur de rire et de danser en rond ! Dans son fameux roman Le nom de la Rose, Umberto Eco montre une abbaye bénédictine médiévale secouée par beaucoup de drames. [Jean-Jacques Annaud en a fait un film à grand succès, et il a choisi comme décor l’abbaye Sacra Michele, un monastère perché dans la montagne entre Briançon et Turin, une sorte de Mont-Saint-Michel des Alpes, qui fut pendant un bon moment l’abbaye-mère de la communauté de Boscodon, après l’extinction de l’ordre de Chalais.] À la base des événements terribles et des morts tragiques ayant agité ce monastère, il y avait la conviction d’un vieux moine, Jorge, un pseudo-sage pour qui le rire est d’origine diabolique. Et la preuve qu’il en est ainsi, dit-il, c’est que le Seigneur dans les évangiles n’a jamais ri. Mais, si notre brave moine avait mieux lu l’Écriture, les prophètes, saint Paul et les évangiles, il aurait vu que la Révélation chrétienne est traversée par un grand cri de joie, et que Sophonie va même jusqu’à faire danser de joie notre Dieu ! Comme quoi un saint triste est un triste saint !
Croyons-le, la vraie joie, profonde, inébranlable malgré les difficultés de la vie, cette joie est le propre du Dieu des chrétiens, et devrait être notre caractéristique. Le pape François nous l’a rappelé par son encyclique La joie de l’Évangile ! Si donc nous nous laissons envahir par la joie de Dieu qui se réjouit de nous sauver, de nous donner la vie en nous donnant son Fils, alors nous pourrons vivre en bonne intelligence avec les autres, dans la justice et la paix, comme saint Jean-Baptiste et saint Paul nous y ont invité. Alors, les moindres événements de notre vie quotidienne prendront une autre allure, car ils seront habités de l’intérieur par la joie. Demandons les uns pour les autres ce beau cadeau de Noël que Dieu veut nous faire : le don de la joie ! Amen. 

Homélie Immaculée Conception (8 décembre 2021)

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour le 8 décembre 2021 – Solennité de l’Immaculée Conception – Monastère des Clarisses, 42600 Montbrison

Marie, « plus jeune que le péché », disait Bernanos. Marie, « la Toute-Sainte » ou « Toute-Pure », disent les Orientaux. Marie, « l’Immaculada Counceptiou », avait répété, sans en rien comprendre, la petite Bernadette qui rentrait de Massabielle. C’était en 1858. Quatre ans plus tôt, en 1854, le pape Pie IX avait promulgué le dogme de l’Immaculée Conception, mais la petite Soubirous n’en avait rien su. Quant au peuple chrétien, il n’avait pas attendu le XIXe siècle pour exprimer ce mystère de la sainteté de Marie. Depuis longtemps, certes avec des accents sensiblement différents, les chrétiens d’Orient et d’Occident savaient que Marie avait bénéficié d’une grâce particulière.
Mais quelle grâce ? L’oraison qui ouvrait cette messe reprenait les mots de Pie IX : « Tu as préservé (la Vierge Marie) de tout péché par une grâce venant déjà de la mort de ton Fils… » Une grâce venant d’un événement postérieur, mais reçue à l’avance. Un tel argument théologique est à accueillir dans la foi. Mais devons-nous en conclure que Marie aurait échappé au sort de toute l’humanité ? Si c’est bien vrai, peut-on encore la considérer comme l’une des nôtres ? Dans un excès de piété, l’Église ne l’aurait-elle pas arrachée à notre pauvre humanité, marquée, blessée par le péché des origines ? Pouvons-nous vraiment accepter que Marie bénéficie d’une exception qui contredit notre expérience quotidienne de la fragilité de la condition humaine ?
Que notre raison ait du mal à comprendre le mystère de l’Immaculée Conception, c’est normal. Il en va de même pour la conception virginale du Christ, que l’évangile de l’Annonciation vient de nous rappeler. Deux événements très différents, et malheureusement souvent confondus par les ignorants, mais deux événements de salut qui tous deux s’adressent à la foi. Ce sont des signes, mais non des signes éclatants qui s’imposeraient à la vue de tous. Car les signes que Dieu nous envoie, il les réserve à ceux qui lui font confiance. Contrairement à ce que l’on croit parfois, les signes n’ont pas pour première vocation de faire naître la foi ; ils sont plutôt à recevoir dans la foi, mais ils la font mûrir. Pour comprendre le mystère de l’Immaculée Conception, il nous faut donc revenir aux sources : relire le dogme défini par Pie IX, et surtout revenir à l’Écriture.
La foi de l’Église nous dit que la mort du Christ est la source de salut pour le monde entier, spécialement pour l’humanité marquée par le péché, mais aussi pour l’ensemble de la création que le péché de l’homme a entraînée dans son sillage et a durablement blessée. Car, comme disaient les habitants de Sychar à la Samaritaine qui avait rencontré Jésus au bord du Puits de Jacob : le Christ est « le Sauveur du monde » (Jn 4,42). Afin de garantir cette unique source de salut, l’Église nous dit donc que Marie a été « préservée intacte de toute souillure du péché originel » par une grâce spéciale venue par avance de la croix de Jésus (Pie IX).
Mais ce privilège ne rend pas Marie moins humaine, car l’humanité telle que Dieu l’avait créée à l’origine était à son image et ressemblance, et donc vierge de tout péché. Celui-ci est venu par la suite. Dieu avait laissé l’humanité libre d’accueillir sa parole, ou de refuser son projet de vie. Car l’amour ne saurait s’imposer. Or, nos premiers parents ont écouté la voix du Serpent plutôt que celle de Dieu. On sait à quoi cela a abouti : Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils connurent qu’ils étaient nus. Nus, car désormais coupés de Dieu. Pour reprendre son œuvre de vie, Dieu décide alors d’envoyer son Fils, et en sa mère il lui prépare une demeure immaculée. Mais le privilège de Marie n’en est un que parce que nos ancêtres ont désobéi à Dieu ! À l’origine, eux aussi avaient été créés sans le moindre péché. Le privilège de Marie ne la met donc pas à part de notre humanité ; il la met exactement dans les conditions qu’avait notre humanité à l’origine !
Avec Marie, la création est ainsi renouvelée, remise à neuf, et l’histoire du salut reprend son cours. Comme dit la lettre aux Éphésiens, Dieu nous a choisis, dans le Christ, avant la fondation du monde, pour que nous soyons saints, immaculés devant lui, dans l’amour. « Immaculés » : c’est bien notre vocation à tous ! Pour Marie, cela a eu lieu par avance, mais pour nous cela reste toujours le projet, le désir profond de Dieu : accepterons-nous de nous laisser façonner, guérir, purifier par lui ? Il trouvera toujours le moyen de nous ramener à lui, si nous le laissons faire. Alors, avec Marie, rendons grâce pour la venue dans notre chair du Verbe éternel, devenu notre frère et notre Sauveur. Amen.

Homélie 2e dimanche Avent (5 décembre 2021)

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour le 2e dimanche d’Avent (année C) – Clarisses de Montbrison
Ba 5,19 ; Ph 1,4-6.8-11 ; Lc 3,1-6

Aujourd’hui, saint Luc nous présente Jean-Baptiste d’une façon très personnelle, et cela pour au moins trois raisons. Tout d’abord, il commence son évangile en établissant un parallèle entre la naissance et l’enfance du Baptiste et celles de Jésus. Lorsque ses lecteurs lisent son chapitre 3, comme nous ce matin, Jean-Baptiste n’est donc pas pour eux un inconnu. La deuxième originalité de Luc est de dresser le cadre humain, politique et religieux, dans lequel la mission de Jean-Baptiste va s’insérer : il mentionne l’empereur de Rome et ses représentants en Palestine, les responsables religieux du peuple juif et la famille des grands prêtres. Enfin, dans notre passage d’évangile, saint Luc présente Jean-Baptiste au moyen d’une longue citation du prophète Isaïe. Et Luc va plus loin que les autres évangiles, car lui seul transmet ces mots d’Isaïe : Et tout être vivant verra le salut de Dieu.
L’an quinze du règne de l’empereur Tibère, Ponce Pilate étant gouverneur de la Judée […], la parole de Dieu fut adressée dans le désert à Jean, le fils de Zacharie. Une inscription, gravée sur une pierre à Césarée Maritime, prouve que le vrai titre de Ponce Pilate était « préfet de Judée ». Or, ce fonctionnaire de l’empire romain, détesté pour sa cruauté, a reçu dans la tradition chrétienne un honneur peu banal. En effet, en dehors de Jésus et de sa mère Marie, il est le seul être humain qui soit mentionné dans le Credo de toutes les Églises : « Crucifié sous Ponce Pilate, il [= Jésus] souffrit sa passion… » Cette mention de Pilate dans le Credo nous rappelle que la vie de Jésus n’est pas une fiction, mais une réalité. De la même façon, saint Luc le mentionne aujourd’hui après l’empereur romain et Hérode le tétrarque de Galilée, qu’il nommera encore dans son récit de la passion (voir Lc 23,6-12). Ainsi, toute la vie publique de Jésus, du ministère de Jean-Baptiste jusqu’à sa mort, est présentée comme un événement historique.
Luc situe Jean-Baptiste dans le sillage des prophètes d’Israël. Plusieurs de ces prophètes sont en effet introduits par une précision du même genre sur les rois de leur époque. Dans la Bible, pour s’adresser à tous les hommes Dieu s’adresse d’abord à un peuple particulier. Isaïe avait annoncé à Israël que Dieu serait son salut, et pour cela il avait employé l’image très concrète d’une route à préparer. Plus tard, le prophète Baruch reprendra cette image (notre première lecture). L’évangéliste redit à son tour les mêmes mots, mais à propos de Jean-Baptiste : Préparez le chemin du Seigneur, aplanissez sa route.
Préparez le chemin du Seigneur : le temps de l’Avent est un temps de préparation, car le Seigneur veut encore venir à vous, chez nous, en nous. Il nous faut donc nous préparer à le recevoir. Et la liturgie précise que cela doit se faire dans la joie. Dès le début de l’Avent, nous sommes appelés à la joie. Cela n’est pas banal. Trop souvent on présente la venue de Dieu comme celle d’un juge suprême sévère qui vient condamner. Or, c’est tout le contraire que nous dit l’évangile, et que nous fait vivre la liturgie : dès aujourd’hui nous sommes appelés à la joie ! Et cette joie, saint Luc nous en donne le motif, en citant plus longuement que les autres le prophète Isaïe. Lui seul, en effet, cite ce verset : Et tout être vivant verra le salut de Dieu.
Tout être vivant : le salut que Dieu prépare n’est pas pour quelques-uns, pour un seul peuple ou pour des justes, il est pour tous ! Il est même destiné à l’ensemble de la création, et pas seulement à notre humanité. Mais c’est bien à nous, les êtres humains créés à son image, que Dieu prépare une place de choix dans son Royaume. Il veut faire de nous une grande famille de frères et de sœurs qui vivent en pleine communion avec lui, dans l’amour et la tendresse, dans la joie et la paix. Il est urgent d’espérer, de croire en la bonté de Dieu, en son dessein de salut pour tous !
Une des belles manières d’avancer dans la foi est de prier les uns pour les autres. Nous sommes solidaires les uns des autres, nous ne pouvons pas avancer sur la route du Seigneur sans les autres. Comme saint Paul, qui s’adressait aux chrétiens de Philippes avec une grande tendresse, portons-nous donc les uns les autres dans la prière, portons spécialement celles et ceux qui n’ont pas ou plus d’espérance. Le Seigneur vient, le salut est proche, soyons dans la joie. Amen !

Homélie 32e dimanche (7 novembre 2021)

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour le dimanche 7 novembre 2021 (32e dim. du T.O., année B) – Boscodon
1 R 17,10-16 ; He 9,24-28 ; Mc 12,38-44 : scribes et veuves

Dimanche dernier, nous avons entendu un dialogue entre un scribe et Jésus à propos du plus grand des commandements. Dans l’ancien Israël, le scribe est non seulement capable de lire et d’écrire, mais aussi bon connaisseur des textes sacrés. Ce qui était frappant dimanche dernier, c’était qu’une rencontre entre Jésus et un scribe se soit passée sans le moindre affrontement. Jésus n’est certes pas un polémiste, mais il n’hésite pas quand il le faut à mettre les points sur les « i ». Or, avec ce scribe, ce n’était pas nécessaire. Jésus a même eu pour lui des mots louangeurs, qui ont réduit au silence les auditeurs : « Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu ! »
Mais aujourd’hui les scribes présentent un tout autre visage, et Jésus nous avertit : « Méfiez-vous des scribes ! » Ne croyons pas qu’il les mette tous dans le même sac, car il est dangereux de procéder par généralisation. Non, mais ce matin il vise une catégorie précise de scribes : ceux « qui tiennent à se promener en vêtements d’apparat et qui aiment les salutations […], les sièges d’honneur […] et les places d’honneur […] ». Autrement dit, les arrivistes et carriéristes, qui aiment et recherchent les honneurs ; qui visent leur promotion, leur bien-être, leur petite gloriole, et qui n’ont souci ni de la gloire de Dieu, ni du service des autres. La preuve en est faite par Jésus, qui ajoute : « Ils dévorent les biens des veuves et, pour l’apparence, ils font de longues prières. » Tout en trahissant la Loi de Moïse, qui oblige à secourir les veuves, ils jouent aux pieux et se donnent en spectacle. En écho au Rapport Sauvé concernant les abus sexuels commis sur mineurs par des clercs, il est tentant, et légitime, de transposer cette dénonciation de Jésus. Parmi les clercs qui font honte à notre Église, n’y en a-t-il pas qui se sont donnés en spectacle en célébrant avec beaucoup de piété la sainte messe et d’autres sacrements ? Pour eux, la parole sévère de Jésus à l’intention des mauvais scribes demeure valable : « Ils seront d’autant plus sévèrement jugés. » Car, selon la loi de l’évangile, plus on a reçu, plus on doit rendre des comptes.
Mais Jésus ne cherche pas à condamner qui que ce soit, pas même le plus grand des pécheurs. Il est venu de la part de Dieu, pour rappeler à tous que notre Père veut pour nous la vie, et donc d’abord la guérison, la sanctification, le pardon des péchés. Aucun être humain ne peut empêcher la miséricorde de Dieu d’aller jusqu’au bout, de pardonner ses péchés à une personne qui les reconnaîtrait sincèrement et en éprouverait le regret. Mais cela, c’est l’affaire de Dieu. Nous autres, nous devons apprendre petit à petit à mieux vivre en société, à avoir davantage le souci et le soin des autres, en particulier des plus fragiles. Les occasions de le faire ne manquent pas.
En fait, la seule pratique religieuse qui compte pour Jésus, c’est celle du double commandement rappelé dimanche dernier : se donner totalement par amour à ce Dieu qui nous aime totalement, qui en donnant son Fils nous a donné son TOUT. Dans l’évangile de ce jour, alors que les riches donnent des fortunes sans se ruiner, car « ils ont pris sur leur superflu », la veuve dépose deux piécettes : vraiment, pas grand-chose. Mais avec ce « trois fois rien » elle a donné TOUT ce qu’elle avait pour vivre. Saint Marc emploie ici l’adjectif grec holos (TOUT) qui, dans l’évangile de dimanche dernier, servait à exprimer comment aimer Dieu : l’aimer de TOUT son cœur, de TOUTE son âme, de TOUT son esprit et de TOUTE sa force. De même que la veuve de Sarepta avait nourri Élie avant de s’occuper d’elle et de son fils, celle de l’évangile jette ses piécettes dans le tronc du Temple en s’en remettant à la Providence pour le reste de sa vie. Selon la loi paradoxale de l’évangile, elle joue à QUI PERD GAGNE ! Mais, cela, elle ignore qu’elle le fait face à des gens malintentionnés, ces scribes qui « dévorent les biens des veuves » ! Se pourrait-il alors que l’argent mis dans les troncs du Trésor soit détourné par les scribes responsables du Trésor, qui fonctionnait un peu comme une banque de dépôt ? Les piécettes de la veuve ne vont-ils pas alors finir dans la poche de clercs criminels ? Certains commentateurs estiment cela vraisemblable. Dans ce cas, Jésus ne donnerait pas cette veuve en exemple, mais la plaindrait plutôt car elle va être grugée par des malfrats qui agissent au nom de Dieu et de la religion. La leçon porte fort en notre temps.
Quoi qu’il en soit de la pertinence de cette lecture inhabituelle, acceptons l’invitation de Jésus à prendre le chemin risqué du DON TOTAL de nous-mêmes, pour l’amour de Dieu. C’est celui que Jésus lui-même a emprunté, nous disait la lettre aux Hébreux : Le Christ s’est offert une seule fois pour enlever les péchés… (He 9,28). Amen.

Homélie 28e dimanche (10 octobre 2021)

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour le dimanche 10 octobre 2021− 28e du T.O. (B) – Abbaye de Boscodon
Sg 7,7-11 ; He 4,12-13 ; Mc 10,17-30 – Après la publication du rapport de la CIASE

« Bon Maître, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle en héritage ? » La question posée par le riche de cet évangile est une question de croyant. En effet, pour vouloir avoir la vie éternelle en héritage, il faut croire qu’il y a une vie éternelle, et que cette vie éternelle est offerte, proposée par un Dieu plein de bonté aux êtres humains qu’il a créés à son image. Justement, pour leur faire partager sa vie divine. Aujourd’hui, cet évangile résonne peu après la publication du rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (CIASE). Nous ne pouvons pas nous boucher les oreilles ni nous fermer les yeux : les faits sont là, étalés sous les yeux de tous les hommes, croyants ou non, de notre pays et du monde entier. Ce rapport a causé une immense souffrance et honte dans le cœur du pape François, et de bien des pasteurs dans l’Église.
Certes, ce problème déborde largement au-delà du monde clérical. Mais il fait particulièrement mal dans le cas des prêtres, parce que leur personnage est investi d’un pouvoir sacré et attire le respect moral. Or, il ne faut pas oublier qu’avant d’être des prêtres ce sont des êtres humains. Comme tous leurs congénères ils sont fragiles et faillibles, capables du meilleur mais aussi du pire. Ce matin, je voudrais relire avec vous les Écritures qui nous ont été proposées ; pour voir en quoi elles rejoignent l’actualité ; en quoi elles peuvent nous indiquer une manière de conversion juste et sincère.
« J’ai prié, et le discernement m’a été donné. J’ai supplié, et l’esprit de la Sagesse est venu en moi », avons-nous entendu dans le livre de la Sagesse. Dans la grave crise que traverse notre Église, c’est peu de dire qu’on a manqué de sagesse et de discernement. Et ce n’est pas « l’argent [qui a été] regardé comme de la boue », mais des êtres humains : des enfants et des adolescents, marqués à vie par ce qu’on leur a fait subir. Ils peuvent reprendre le psaume qui a été chanté tout à l’heure, mais s’ils n’en ont pas la force faisons-le en leur nom : « Reviens, Seigneur, pourquoi tarder ? […] Rends-nous en joies tes jours de châtiment et les années où nous connaissions le malheur. » Sauf que leur châtiment venait des hommes, et plus précisément d’hommes censés agir au nom de Dieu, censés conduire à Dieu, censés donner Dieu par toute leur vie. De là à imaginer que l’institution ecclésiale est une machine à broyer de l’humain et à assouvir les pulsions de ses serviteurs, il n’y a qu’un pas que certains ont déjà franchi. Vous ne vous étonnerez pas que je ne les suive pas. Si nous devons nous taire, faire silence, demander humblement pardon et apprendre l’humilité, nous ne pouvons pas pour autant renoncer à notre raison d’être : annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus ressuscité.
La lettre aux Hébreux attire plus particulièrement notre attention sur le mystère de la Parole de Dieu : elle est pleine de sagesse et de vie, et c’est à son aune que nous serons jugés. Tous les fauteurs de crime ne sortiront pas indemnes de leurs actes condamnables : si Dieu est prêt à pardonner à qui le lui demande humblement, il exige auparavant que l’on reconnaisse en vérité ses torts. La Parole de Dieu traverse nos vies comme une épée acérée à double tranchant : elle nous oblige à faire la vérité. Sur nous et sur les autres. Au nom de notre lien avec Dieu.
Quant à l’évangile de l’homme riche empêtré dans ses richesses, et cependant aimé de Jésus, il peut évoquer ces pervers incapables de renoncer à leurs pulsions, à leur emprise sur les plus fragiles. Jésus nous met en garde contre notre pire ennemi, l’argent. Mais celui-ci agit parfois sous le couvert d’autres appétits – jouissance effrénée, domination sur les plus faibles –, qui confèrent à ceux qui les pratiquent un sentiment de toute-puissance. Or, Dieu seul est le Tout-Puissant, et sa toute-puissance se manifeste au mieux lorsqu’il se montre patient et miséricordieux. Le Seigneur des Armées, comme dit la Bible (c’est le sens du mot Sabaot) est en réalité un Seigneur pleinement désarmé : sa meilleure icône est le Christ en croix du vendredi saint. C’est là que Dieu dit au mieux son amour de notre humanité, un amour qui va jusqu’au bout.
Frères et sœurs, ne rêvons pas : notre humanité reste marquée par le péché. Les guerres mondiales et les génocides du XXe siècle n’ont pas été, hélas, les dernières horreurs commises par des hommes. Nous ne pouvons donc pas écarter le risque de retomber dans les ornières boueuses dénoncées par le rapport. Mais notre espérance est en Dieu, qui peut convertir les cœurs, et nous prépare « un ciel nouveau et une terre nouvelle où résidera la justice » (2 P 3,13). Amen.

Homélie 25e dimanche (19 septembre 2021)

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour le 19 septembre 2021 (25e dim. du T.O. B) – Abbaye de Boscodon
Sg 2,12.17-20 ; Jc 3,16 – 4,3 ; Mc 9,30-37

Décidément, saint Marc ne nous cache rien de la difficulté qu’ont eue les premiers disciples à entendre les propos de leur Maître. Rappelez-vous dimanche dernier : juste après l’avoir confessé comme Messie, Pierre s’était insurgé contre la vision très sombre que Jésus avait de son destin. C’est que le « chemin de croix » qu’empruntera Jésus ne pouvait pas être entendu par ses contemporains. C’était trop neuf. Jamais on n’aurait pu l’imaginer. Un Messie crucifié, dit saint Paul, cela n’a aucun sens : pour les Juifs c’est un scandale absolu, et pour les Grecs une pure folie, une stupidité (cf. 1 Co 1,23). Une des premières représentations de la croix, un graffito des environs de l’an 200 trouvé au forum romain (Rome), représente un crucifié à tête d’âne ; et la légende qui l’accompagne dit : « Alexamène adore son dieu ! » Pour certains athées pur jus de notre temps, nous sommes vraiment des imbéciles ; imbéciles heureux peut-être, mais imbéciles tout de même !
Dès les années 50 de notre ère, saint Paul en avait conscience, puisqu’il affirmait, à propos de la résurrection du Christ, conséquence logique et nécessaire de sa mort sur la croix : « Si nous avons mis notre espoir dans le Christ pour cette vie seulement, nous sommes les plus à plaindre parmi les hommes » (1 Co 15,19). Autrement dit : notre attachement à la personne de Jésus n’a de sens que s’il est ressuscité ! Mais cela implique qu’il est réellement mort, puis a été mystérieusement réveillé d’entre les morts par son Père, pour devenir, comme saint Paul le dit ailleurs, le « premier-né d’une multitude de frères (et de sœurs) » (Rm 8,29).
Revenons à Pierre et à ses compagnons, auxquels Jésus annonçait la semaine dernière, pour la première fois, la passion et la mort qui l’attendaient. Sur le tableau peu reluisant de nos premiers frères, saint Marc remet une couche aujourd’hui, avec une deuxième annonce de la passion. Cette fois-ci, elle ne sera pas suivie par la réaction d’un seul disciple qui n’a rien compris au film, mais par celle de tous ceux de la première heure. Et là, il ne s’agit pas pour eux de refuser la vision souffrante qu’a Jésus de sa vocation messianique, mais tout simplement de l’ignorer, de faire comme si leur Maître ne leur en avait pas parlé. De se taire. Par peur, dit l’évangéliste. Mais la suite du texte montre que la peur n’est pas le seul moteur de ce silence gêné. En réalité, les disciples entendent continuer leurs discussions de salon sur la hiérarchie entre eux : qui parmi les douze est le plus grand, le meilleur, le plus fort ? Notre société égocentriste ne reprend-elle pas à son compte cette manière de penser ? C’est dire à quel point les premiers témoins de la foi sont de pauvres êtres humains comme les autres. Être chrétien ne nous désolidarise pas du reste de l’humanité, ne fait pas de nous une race à part. Nous ne sommes pas meilleurs que les autres, nous pouvons même être pires à l’occasion : pensons aux affaires dévoilées ces dernières années concernant les abus en tout genre de la part de clercs ; nous sommes capables de ne penser qu’à nous-mêmes, ou d’abord à nous-mêmes.
Mais en face de nous se tient Jésus. Lui dont saint Paul dira qu’il n’a pas considéré que sa condition divine était un passe-droit lui permettant de planer au-dessus du reste de l’humanité. Au contraire, il s’est humilié jusqu’à prendre la dernière place, celle du serviteur, de l’esclave même, et de l’esclave condamné à la plus infâme des morts, la mort sur une croix (cf. Ph 2,6-8). Et pourtant, Jésus ne nous donne pas une leçon de dolorisme, il n’érige pas la souffrance en valeur supérieure. Mais il annonce qu’il n’esquivera pas la mort : il va l’affronter, la traverser, pour la désamorcer. Certes, notre humanité continue à souffrir ; des innocents continuent à payer du prix de leur vie les ambitions démesurées des plus forts, car la loi du plus fort mène la barque de ce monde. Notre monde, si fier de ses prouesses technologiques et de sa maîtrise de l’univers, n’est pas meilleur que celui du temps de Jésus : c’est la même pâte humaine qui nous constitue, avec nos grandes richesses et compétences, et avec nos côtés pitoyables, parfois sordides.
Jésus, lui, nous annonce le chemin qui mène à la vie : imitation des plus petits, des moins que rien, à savoir les enfants ; puis passage par l’épreuve, l’épreuve du rejet, l’épreuve de la mort. Or, sans son soutien, nous sommes menacés par la lutte fratricide, la jalousie, le ressentiment, la haine, dit saint Jacques. Cela peut aboutir à la guerre, à la violence en tout genre. Apprenons donc de Jésus l’humilité, en tenant la main de notre Père, le Dieu de la vie et des vivants. Amen.