Fête du Corps et du Sang du Seigneur, dimanche 6 juin 2021

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour la fête du Corps et du Sang du Seigneur, 6 juin 2021 – Boscodon
Ex 24,3-8 ; He 9,11-15 ; Mc 14,12…26

En cette fête du Corps et du Sang du Christ, les lectures de cette année parlent de l’alliance que Dieu établit avec l’humanité. Avec Moïse, elle est scellée par du sang de taureaux. Comme la plupart des cultes religieux de l’Antiquité, le culte israélite connaissait les sacrifices sanglants. Chaque jour, du moins si l’on en croit les écrits bibliques (qu’il ne faut peut-être pas toujours prendre au pied de la lettre !), de très nombreux animaux étaient immolés, et parfois brûlés en holocauste. La fumée de leur bûcher ou le sang qui s’échappait de leur corps était censé apaiser le Seigneur, et permettre la purification de l’homme pécheur. Mais cette manière de comprendre le culte n’est pas la seule que présente la Bible. Dans d’autres passages, Dieu se montre réticent face à cette débauche de sang et cette mise à mort d’animaux innocents : « Que m’importe le nombre de vos sacrifices ? […] Les holocaustes de béliers, la graisse des veaux, j’en suis rassasié. Le sang des taureaux, des agneaux et des boucs, je n’y prends pas plaisir » (Is 1,11). Ou encore (Ps 49,13) : « Vais-je manger la chair des taureaux et boire le sang des béliers ? »
Or, il existe une autre manière de célébrer le culte : les offrandes végétales. Souvent négligées et oubliées, elles sont toujours présentes en contrepoint de l’offre de viande et de sang. Elles nous rappellent une chose et nous permettent d’en comprendre une autre.
Faites d’huile ou de fleur de farine, d’orge ou de blé, ces offrandes végétales rappellent le récit mythique des origines, la première page de la Bible, où l’être humain reçoit de Dieu les produits de la terre et des arbres fruitiers en guise de nourriture : « Je vous donne toute plante qui porte sa semence sur toute la surface de la terre, et tout arbre dont le fruit porte sa semence : telle sera votre nourriture » (Gn 1,29). Bref, une alimentation végétarienne. Plus tard Dieu permettra à l’homme de manger de la viande : « Tout ce qui va et vient, tout ce qui vit sera votre nourriture ; comme je vous avais donné l’herbe verte, je vous donne tout cela » (Gn 9,3). Cependant, peu à peu se construira une invitation à renoncer à la violence, y compris dans la pratique du sacrifice. Certains auteurs voient là une influence de la Perse antique, puisque c’est grâce aux rois perses que les Israélites exilés à Babylone pourront rentrer à Jérusalem et y rebâtir le temple. Une pensée non-violente, cherchant plutôt à créer du lien et à respecter l’harmonie entre les êtres.
Or, lorsque Jésus invente le rite eucharistique – la veille de sa mort, si l’on en croit saint Paul (1 Co 11,23-26) et les évangiles (Mc 14,12…26 et parallèles) –, il ne va pas prendre l’agneau pascal pour se représenter, il ne dira pas, en offrant l’agneau : « Ceci est mon corps. » Que fait-il alors ? Il prend du pain et du vin, des aliments symboliques du quotidien et des jours de fête, et dit : « Ceci est mon corps… Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance. » Non plus la chair et le sang d’animaux immolés, mais tout simplement un peu de pain et un peu de vin.
Et qu’est-ce que le pain et le vin ? Ce sont tout d’abord des aliments non sanglants, non issus du massacre d’un être vivant. Mais ce sont encore deux réalités d’ordre végétal qui, dans cet état, n’existent pas sur terre. On ne récolte pas du pain sur un arbre, et on ne tire pas le vin des tiges de la vigne, pas même de ses feuilles. Le pain et le vin n’existent pas dans la nature, mais proviennent d’une transformation de la nature effectuée par l’être humain. Grâce à l’intelligence qu’il a reçue de Dieu, celui-ci a inventé une manière plus durable, plus consistante, de manger les fruits de la terre : il faut certes du blé ou un autre type de grain, mais il faut aussi, et nécessairement, une bonne dose de travail humain. Non seulement le travail du cultivateur, qui va labourer son champ et moissonner son blé ou son orge, mais encore celui du meunier, puis celui du boulanger, qui vont transformer ce produit naturel en produit dérivé. Notre rite d’offertoire l’exprime à merveille : « Tu es béni Seigneur, Dieu de l’univers, toi qui nous donnes ce pain, fruit de la terre et du travail de l’homme […] Toi qui nous donnes ce vin, fruit de la vigne et du travail de l’homme… »
L’eucharistie, que nous honorons tout particulièrement en ce jour de fête, n’est donc pas tombée du ciel comme un cadeau tout cuit, prêt à l’emploi : il y faut la main de l’homme, le travail de cet être créé à l’image de Dieu. Le sacrement qui nourrit les croyants exprime de manière étroite la collaboration que Dieu attend de nous, sa plus chère créature. Nous sommes les collaborateurs de Dieu, clame saint Paul (par ex., 1 Co 3,9). Dans ce sacrement il n’y a rien de magique ; à chaque fois que nous le célébrons, il nous ramène à notre vocation de collaborateurs de Dieu, il nous invite à croire en ce Dieu qui fait alliance avec nous d’une façon si profonde.

Pentecôte 2021

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour la Pentecôte, dimanche 23 mai 2021 – Abbaye de Boscodon
Ac 2,1-11 ; Ga 5,16-25 ; Jn 15,26-27 ; 16,12-15

Avant le Concile Vatican II, on éteignait le cierge pascal après l’évangile de l’Ascension, et on le rangeait hors de l’église. En effet, il représente le Christ ressuscité ; or, à l’Ascension Jésus a quitté ce monde visible. Si les choses ont changé depuis Vatican II, ce n’est pas par mépris de l’ancien rite, mais pour mieux exprimer liturgiquement l’unité du mystère pascal, qui inclut le don de l’Esprit à la Pentecôte. Désormais, c’est après les vêpres de la Pentecôte que l’on retire le cierge pascal du chœur de l’église. Ainsi nous est-il rappelé que, si le Christ n’apparaît plus à ses disciples après l’Ascension, il ne les a pas oubliés pour autant. Bien au contraire, il leur a promis une aide pour leur vie sur terre : le Saint-Esprit.

Or, il fallait que Jésus parte pour que l’Esprit puisse prendre le relais. Pour nous donner l’occasion de bâtir notre propre chemin, avec la force de Dieu qui est son Esprit. Car nous ne sommes pas des marionnettes dans les mains de Dieu, des objets inertes animés par une puissance transcendante qui tirerait les ficelles. Nous sommes appelés à être de véritables personnes pleines d’humanité, comme le Dieu trois fois saint est la communion d’amour de trois personnes divines, unies les unes aux autres et cependant distinctes. Le Dieu de Jésus fait de nous ses partenaires, ses collaborateurs, et non plus des serviteurs tenus à l’écart : « Je ne vous appelle plus serviteurs, mais amis », nous disait récemment Jésus. En n’apparaissant plus à ses disciples, il ne les abandonne pas, mais leur permet de prendre leurs responsabilités. À chacun de nous il dit : « Lève-toi et marche ! » Comme un petit enfant qui apprend à marcher, et doit lâcher la main de sa mère ou de son père afin de s’élancer tout seul ; comme un jeune doit quitter le domicile de ses parents pour commencer sa vie d’adulte, nous voici lancés dans la vie par le Ressuscité.

Jésus n’est pas un gourou qui veut garder l’emprise sur les membres de sa secte, pour les manipuler à volonté. Il les quitte pour que ceux-ci puissent voler de leurs propres ailes. Il les confie au souffle de l’Esprit, et leur souhaite « Bon vent ! » À nous de savoir nous unir à ce souffle divin, afin qu’il nous emmène loin, bien au-delà de ce que nous pouvons imaginer. C’est ainsi que les saints font des merveilles. Ce ne sont pas des êtres supérieurs à la normale, mais des gens qui osent mettre leur confiance en Dieu. Ils surfent dans la vie en se confiant au souffle de l’Esprit.

Lorsque Jésus nous envoie son Esprit, qui est aussi celui du Père, il nous le donne : c’est vrai à tel point que, dans la tradition de l’Église, on appelle souvent l’Esprit Saint le don de Dieu. Il nous est donné comme un souffle vivifiant, comme une eau qui désaltère ou un feu qui réchauffe et fortifie. Ainsi, il participe étroitement à notre propre sanctification ; c’est-à-dire à la construction de notre être intérieur, à la guérison progressive de toutes nos étroitesses et fermetures. Il s’adapte à chacun de nous, car il est aussi souple et insaisissable que l’eau, le vent ou le feu, ses symboles bibliques. Il fait de nous des enfants de Dieu, libres de la liberté même de Dieu.

Au jour de la Pentecôte un grand coup de vent a ébranlé la maison où se tenaient les disciples en prière. Ceux-ci se sont alors mis à annoncer le nom du Christ dans toutes les langues. Que des gens autrefois apeurés et désemparés par la mort de leur maître en viennent à parler de lui sans gêne ni hésitation, voilà l’œuvre de l’Esprit ! Cet Esprit a transformé le pharisien Saul en l’apôtre Paul. Il a donné à saint Dominique d’aller à mains nues à la rencontre des cathares, pour leur parler de Dieu et de son amour. Aujourd’hui il anime le pape François et lui donne d’innover dans la manière de vivre la foi : ainsi, cette semaine, il a modifié la procédure du synode des évêques, afin que tous les membres du peuple de Dieu soient consultés avant que les pasteurs ne prennent des décisions.

L’oraison du début de cette messe disait que le Seigneur sanctifie son « Église chez tous les peuples et dans toutes les nations », et que les dons du Saint-Esprit sont destinés à « l’immensité du monde ». L’Esprit-Saint nous est donné pour que nous accomplissions des merveilles, afin que nos frères et sœurs en humanité découvrent l’amour du Dieu vivant. Alors, chers frères et sœurs, avec pour seule arme le don de l’Esprit, agissons ensemble pour renouveler la face de la terre. Amen.

Ascension, jeudi 13 mai 2021

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour l’Ascension (jeudi 13 mai 2021) – Abbaye de Boscodon
Ac 1,1-11 ; Ep 4,1-13 ; Mc 16,15-20

Aujourd’hui le temps pascal arrive, non pas à son terme – ce sera la Pentecôte –, mais à un tournant décisif. C’est le temps où les premiers disciples, que la mort de Jésus avait déstabilisés, se reprennent. Ou plutôt, reprennent vie en lui, car il se manifeste à eux. Un temps de guérison et de réconfort, mais qui ne pouvait pas s’éterniser. Car la résurrection de Jésus n’offre pas un retour du pareil au même, à la case « départ », pour recommencer le cycle de la vie : elle offre du nouveau.
Dans la nature, l’alternance des saisons offre le spectacle du retour du déjà connu. Et puisque nous sommes des êtres de chair marqués par les rythmes de l’univers qui nous entoure, l’année liturgique imite cette alternance des époques et ce perpétuel retour. Cependant, sur le plan spirituel le plus profond il en va autrement, car la vie du ressuscité est une vie nouvelle. Une vie offerte par le Père au Christ, et par lui à ses disciples. Une vie non pas réservée à un petit groupe de privilégiés, mais offerte à tous les êtres humains qui voudront bien l’accueillir. C’est pourquoi le Ressuscité envoie ses disciples en mission : « vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre » (Actes des apôtres, première lecture). Cette mission continue tant que dure ce monde, et la lettre aux Éphésiens nous dit qu’elle vise la construction du Corps du Christ : « jusqu’à ce que nous parvenions tous ensemble à l’unité dans la foi et la pleine connaissance du Fils de Dieu ».
Entre le jour de Pâques et l’Ascension, le Seigneur se manifeste à ses disciples pour les guérir et les réconforter. Notre foi s’appuie sur le témoignage de nos premiers frères qui ont vu le Ressuscité. Mais vient un jour où tout cela doit s’arrêter, et où Jésus doit quitter ce monde. La fête de l’Ascension commémore ce moment de la séparation physique.
Mais comment représenter l’irreprésentable : le passage du Christ de notre monde à celui de Dieu, du visible à l’invisible ? Les évangiles, les Actes des apôtres ainsi que certaines lettres du Nouveau Testament, évoquent l’enlèvement de Jésus au ciel, son élévation vers le monde de Dieu. Mais ne restons pas prisonniers d’une vision naïve, que même les enfants auraient, de nos jours, du mal à avaler telle quelle : au jour de l’Ascension, Jésus n’a pas quitté cette terre comme un gros ballon gonflé à l’hélium ! Les peintres se sont ingéniés à représenter un mouvement physique, une envolée du Ressuscité. Même le Christ d’Isidore, qui nous accueille au chevet de cette abbatiale, garde une allure dynamique, avec ses petits pieds qui semblent emporter le corps du Seigneur vers le ciel.
Mais toute cette imagerie est au service d’un message théologique simple et puissant : le Seigneur ressuscité ne relève plus de ce monde physique dans lequel nous, nous baignons encore : il entre dans le monde de Dieu. Selon la symbolique classique, Dieu est au ciel et les hommes sur la terre. Nous disons que Jésus monte au ciel : « Dieu s’élève parmi les ovations », chantait le psaume. Jésus s’élève pour s’asseoir à sa place définitive, à la droite de son Père. Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela nous révèle que le monde que nous connaissons devra lui aussi passer par une sorte de mort, pour ressusciter transfiguré dans le monde de Dieu. Notre avenir est en Dieu ; et cet avenir marque déjà notre présent, puisque nous sommes appelés à vivre dès maintenant en enfants de lumière, habités par la vie du Ressuscité.
La fête de l’Ascension nous ouvre le ciel, mais sans nous arracher à ce monde. De même que le Ressuscité, assis à la droite du Père, « ne s’évade pas de notre condition humaine » (comme dit la préface de ce jour), de même nous, nous restons bien les pieds sur terre, sur le plancher des vaches, occupés à nos tâches humaines. Mais à celles-ci nous pouvons donner un parfum d’éternité, en les accomplissant pour le Seigneur. Cette abbatiale de Boscodon nous invite, nous et nos visiteurs, à raviver notre goût de l’ailleurs, à réveiller notre désir d’absolu, notre quête de Dieu. Sans nous évader de notre condition humaine, travaillons à faire de cette terre que le Seigneur nous a confiée la première étape du Royaume. Amen.