Hommage à Claude Wiéner

Claude Wiéner 2017                                

Claude Wiéner nous a quittés le 30 octobre 2022, il avait eu 100 ans le 2 juin 2022.

C’était un fidèle ami de l’abbaye de Boscodon. Il y a fait des séjours réguliers, où son humour nous réjouissait, sa simplicité le rendait proche de chacun (il était toujours rapide à s’atteler à la vaisselle après les repas), et la profondeur de ses propos était nourrissante. Même lorsqu’il n’a plus pu y venir, lorsqu’il avait quitté Ivry pour résider à la maison Marie-Thérèse à Paris, il continuait à s’intéresser à la vie de l’abbaye, et il a encore été adhérent de l’ANBD en 2022. Le bureau de l’ANDB lui avait envoyé des vœux pour son centenaire.

Le 21 juillet, Xavier Debilly, supérieur du séminaire de la mission de France m’envoyait le pouvoir de Claude pour notre assemblée générale et m’écrivait : « Je suis passé rendre visite à Claude Wiéner hier après-midi. Comme de coutume, je lui ai lu son courrier, dont votre lettre qui accompagnait les documents de l’ANDB. Il était heureux de vos nouvelles. Et il a insisté pour que je vous transmette son pouvoir pour l’AG du 7 août. C’est moi qui ai complété le formulaire, mais c’est bien sa signature, toute tremblotante. »

À l’église d’Ivry, sa ville, le mardi 8 novembre, Monique et Bernard Quentin, Anne et Éric Reyssat ont pu être présents pour lui dire adieu au cours d’une célébration à son image, simple, chaleureuse, amicale, pleine d’une foi profonde et sereine. Nous y avons retrouvé Bernard Aléonard, ami commun à Boscodon et Pontigny et nous avons été heureux de découvrir des aspects de la vie de Claude que nous ignorions, de faire connaissance avec un de ses neveux et avec Xavier Debilly, et eux aussi semblaient contents que Boscodon soit représenté. Claude avait choisi lui-même les lectures de cette messe, Deutéronome 24, 17-22 : « tu ne biaiseras pas avec le droit d’un émigré ou d’un orphelin », le psaume 22 : « Le Seigneur est mon berger, rien ne saurait me manquer », Apocalypse 21, 1-6 : « Voici que je fais toutes choses nouvelles », et l’évangile de Jean, 21 , 15-17 : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? ».

Et pour conclure, un extrait de ses Souvenirs, écrit en 2003, qui se trouvait sur le livret du déroulement de ses obsèques :
Le message chrétien se résume en quelques phrases infiniment simples : « Dieu est amour », « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés », ces phrases elles-mêmes ne prennent vraiment sens que situées dans cette vie, dans cette histoire. Histoire d’amour au-delà des heurts et des tensions de toutes sortes. Le dernier mot, c’est que tout être est aimé de Dieu, que l’espérance reste toujours possible, que Dieu est toujours là : « Dieu était là et je ne le savais pas » dit Jacob (Genèse 28, 16). Et cela est vrai de l’origine de l’histoire à son achèvement (Matthieu 28, 20). Ces affirmations de foi sont et restent au cœur de la communauté des croyants, même si elles ne sont pas partagées par « ceux du dehors ». Et l’ambition du croyant sera toujours de communiquer au plus grand nombre cette conviction, cette espérance.

Merci, Claude, et au revoir.

Le bureau de l’ANDB

Documents disponibles :

Homélie Noël (25 décembre 2022)

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour le jour de Noël, 25 décembre 2022 – Abbaye de Boscodon
Is 52,7-10 ; He 1,1-6 ; Jn 1,1-18

« Comme ils sont beaux sur les montagnes, les pas du messager qui annonce la paix ! » Sur les montagnes qui entourent Boscodon en ce matin de Noël, ne croyez pas que je sois le messager de la paix, sous prétexte que je suis le prédicateur du jour. Non, c’est de nous tous, réunis en cette abbatiale, que parle le prophète Isaïe. Nous sommes envoyés dans le monde pour lui porter la bonne nouvelle de la paix et du salut, car Dieu aime l’humanité envers et contre tout, et il veut lui faire partager son règne de joie et de bonheur. Dans notre monde si abîmé, meurtri et fatigué, nous sommes comme des guetteurs : chargés de transmettre à nos frères et sœurs un message d’espérance et de joie, de leur dire que Dieu les aime et veut les consoler, les réconforter, leur donner la force d’avancer sur le chemin de la vie. Isaïe l’a dit, et les chrétiens ne l’ont pas oublié : le salut de Dieu est fait pour tous !
Mais la question qui se pose à notre époque, c’est de savoir ce qu’est le salut, à quoi ça sert, et pourquoi nous en aurions besoin. Une réponse tirée du catéchisme de notre enfance semble pouvoir suffire : Dieu vient nous sauver de nos péchés. Jésus, qui est né cette nuit, est notre Sauveur, comme son nom l’indique. Il est l’Agneau qui enlève le péché du monde, et même – dans la nouvelle version liturgique – qui enlève les péchés du monde… La lettre aux Hébreux nous a dit que Jésus a « accompli la purification des péchés ». Cette réponse est juste, mais certainement pas suffisante, et surtout pas très comprise de nos jours. On n’ose plus parler de péchés, cela fait ringard, cela écrase l’homme. Mais en voulant nous délivrer du poids de la mauvaise conscience face à Dieu, nous sommes tombés dans une situation bien pire : ce sont maintenant les réseaux sociaux qui font la pluie et le beau temps, qui distribuent les bons points et lynchent les ringards et les méchants. Avons-nous gagné au change ? Certainement pas. C’est pourquoi nous, chrétiens, nous ne devons pas avoir honte de notre foi, de notre conviction que, sans Dieu, l’être humain ne peut pas accomplir sa vocation.
Or, notre vocation, c’est le bonheur. Oui, nous sommes faits pour le bonheur. Et quand on sait que tant d’êtres humains, y compris des enfants, n’ont vécu sur cette terre qu’une succession d’horreurs et de tragédies, c’est pour nous un devoir de justice à leur égard de croire et d’affirmer que la vie ne s’arrête pas avec la mort physique. Si Dieu nous promet le bonheur, c’est qu’il veut faire de nous ses enfants, nous adopter par l’intermédiaire de son Fils unique. Le prologue de saint Jean nous l’a dit : « à tous ceux qui l’ont reçu, [le Verbe, la Parole de Dieu] a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu ». En célébrant la naissance du Fils éternel de Dieu dans notre humanité, en reconnaissant dans l’Enfant de Bethléem notre Sauveur, nous célébrons l’amour de Dieu pour chacune et chacun de nous, et son projet de bonheur.
Oser croire que Dieu nous aime comme ses enfants, c’est reconnaître qu’il parle à l’être humain depuis qu’il existe. Un père qui ne parle pas à ses enfants est indigne de ce nom. Parler, c’est entrer en relation, en communication, vouloir la communion avec d’autres personnes. Nous le savons, parmi tous les êtres vivants qui peuplent notre planète, seul l’être humain parle. Bien sûr, il y a dans les diverses espèces animales de nombreuses formes de communication : sons, gestes, regards ou phéromones ; mais le langage articulé, lié à une pensée, reste le propre de l’être humain.
Or, le début de la lettre aux Hébreux et le prologue de saint Jean entendus ce matin affirment que le premier être parlant, c’est Dieu. Parler, communiquer, c’est le propre de Dieu. Dieu est un être de relation, fait pour la relation. Les théologiens vous expliqueront que le mystère de la sainte Trinité est l’expression de cette relation entre le Père, le Fils et l’Esprit Saint. Si Dieu l’avait voulu, il aurait pu en rester là, et nous ne serions pas réunis ici pour le célébrer. Nous ne serions même pas venus à l’existence, et le monde qui nous entoure n’aurait pas été créé. Mais, puisque nous sommes là, puisqu’un monde vaste et merveilleux nous entoure, nous reconnaissons que la vie qui nous anime vient de plus haut que nous, que nous sommes faits pour plus haut que nous. C’est la bonne nouvelle de Noël : Dieu nous rejoint dans notre humanité, sous la forme la plus fragile, celle d’un nouveau-né, pour nous attirer à lui et nous introduire dans sa famille unifiée par l’amour. Noël est alors la première étape liturgique du chemin qui nous mènera à Pâques, le festival de la vie. Amen.

Homélie 2e dimanche Avent (4 décembre 2022)

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour le 4 décembre 2022 (2e dimanche Avent, A) – Cathédrale d’Embrun
Is 11, 1-10 ; Rm 15, 4-9 ; Mt 3, 1-12

« Tout ce qui a été écrit à l’avance dans les livres saints l’a été pour nous instruire. » Ces mots de saint Paul ont d’abord été adressés aux chrétiens de Rome, dans les années 50 de notre ère. Mais ils nous sont aussi adressés, puisque ses lettres ont été à leur tour intégrées dans la Bible. Alors, prenons-les au mot, et voyons comment un mot d’Isaïe peut nous instruire. Au hasard (!), ce début de verset : « Le loup habitera avec l’agneau ! »
Dans notre belle région des Hautes-Alpes, comment réagissons-nous à ces mots d’Isaïe ? Je doute fort que nous trouvions parmi nous beaucoup de personnes qui pensent sérieusement que le loup peut habiter avec l’agneau. L’actualité quasi quotidienne de notre vallée contredit cette belle parole. Un loup, ça fait des dégâts ; et pas seulement parmi les agneaux, mais aussi parmi les veaux et les génisses ! Les éleveurs demandent un élargissement du droit de tir, afin de réguler cette population lupine qui décime leurs troupeaux : surtout, ne plus louper le loup !
Vous le voyez, pris au pied de la lettre et sortis de leur contexte, ces mots d’Isaïe suffisent à déconsidérer la Bible. Mais qui, de nos jours, lit encore la Bible ? Cette vaste bibliothèque reste toujours l’ouvrage le plus traduit au monde, mais elle est talonnée par Harry Potter. Alors, si on la met sur le même plan que ce grand succès de librairie, la Bible risque d’apparaître comme un simple recueil de fables ou de rêves.
Du rêve, il y en a dans la Bible, et en particulier chez Isaïe. Mais pas du rêve qui nous déconnecterait de la réalité quotidienne. Du rêve qui nous fait chercher le sens de notre vie humaine, un sens parfois bien difficile à percevoir et à suivre, et souvent brouillé, attaqué, dévié. Pour quoi (en deux mots) sommes-nous faits ? Pour quoi vivons-nous sur cette planète bleue, à nulle autre pareille ? C’est sur ce genre de questions que la Bible se propose de nous éclairer. Non pas pour nous donner une réponse toute faite, simpliste, comme une recette de cuisine très basique. Mais plutôt un éclairage, comme le dit un psaume : « Ta parole est la lumière de mes pas, la lampe de ma route » (Ps 118,105).
Alors, revenons à Isaïe, entendu en première lecture. Isaïe n’est pas un naïf, il sait bien que la vie est rude, que le monde est traversé par la violence, l’envie et la rivalité. Que les humains ne sont pas des petits saints, et qu’ils entretiennent entre eux et avec les animaux une relation ambiguë. Isaïe sait que notre monde est malade, mais il lui annonce une guérison, un salut. Le temps de l’Avent nous est offert pour nous rappeler que nous sommes fragiles, et que nous avons besoin d’accueillir le Sauveur. Ces mots choqueront les athées ou les feront sourire, car ils n’y voient que naïveté, illusion et opium ; pour eux, l’être humain n’a personne d’autre que lui-même sur qui compter ; il est le seul maître de l’univers. Nous autres, croyants, nous disons que nous ne sommes pas à nous-mêmes notre propre origine, et que notre avenir nous est préparé par un autre. Cet autre souvent appelé le Tout-Autre, car il nous dépasse infiniment. Mais l’audace de la foi chrétienne, c’est d’affirmer ce paradoxe : le Tout-Autre qui a tant aimé l’humanité créée à son image est venu en personne l’habiter, l’épouser. Le Tout-Autre s’est fait ainsi le Tout-Proche, et même le Tout-Petit, l’Enfant de Bethléem : celui que Christian Bobin, récemment décédé, appelait si justement « le Très-Bas ».
« Tout ce qui a été écrit à l’avance dans les livres saints l’a été pour nous instruire », nous disait donc saint Paul tout à l’heure. Mais il poursuivait ainsi sa phrase : « Afin que, grâce à la persévérance et au réconfort des Écritures, nous ayons l’espérance. » L’Avent est le temps de l’espérance. Le temps où, malgré l’épaisseur des nuages qui s’abattent sur le monde, nous osons croire en un avenir de lumière. Isaïe nous responsabilise en proclamant : « Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers. » Et Jean-Baptiste nous exhorte à son tour à changer concrètement notre regard sur le monde, la nature et les autres, sur Dieu et sur nous-mêmes : « Convertissez-vous, car le royaume des Cieux est tout proche ! » Amen.

Homélie 1er dimanche Avent (27 novembre 2022)

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour le 27 novembre 2022 (1er dimanche Avent, A) – Abbaye de Boscodon
Is 2,1-5 ; Rm 13,11-14a ; Mt 24,37-44

Hier soir nous sommes entrés dans une nouvelle année liturgique, et cette année sera placée sous le patronage de l’évangéliste saint Matthieu. Nous autres chrétiens, nous devrions oser nous souhaiter la bonne année en ce premier dimanche d’Avent. Mais nous savons bien que le monde actuel n’est plus imprégné par la culture chrétienne. Et, si certains, comme vous, vont le dimanche à l’église, ils le font fort heureusement par choix libre, et non sous la contrainte d’une tradition sociologique. Nous sommes là, vous êtes là parce que vous aimez le Seigneur, que vous éprouvez de la joie à croire en lui et à venir le célébrer.
Or, la joie chrétienne se manifeste d’une manière spéciale durant l’Avent. Bien sûr, ce temps garde une atmosphère d’inachevé puisqu’il nous prépare à la fête de Noël. Le temps de l’Avent est, par définition, un temps d’attente. Nous attendons un « heureux événement », comme on disait autrefois. Et, dans quatre semaines exactement, le 25 décembre, nous célébrerons la naissance de Jésus, notre Sauveur. Voilà le sens de notre Avent annuel : préparer notre cœur à vivre à nouveau cette grande joie de la naissance du Christ.
Dans le fameux ouvrage de Saint-Exupéry Le Petit Prince, le renard explique au Petit Prince que, pour bien vivre une rencontre, il faut se préparer le cœur en se réjouissant à l’avance : « Si tu viens, par exemple, à quatre heures de l’après-midi, dès trois heures je commencerai d’être heureux. Plus l’heure avancera, plus je me sentirai heureux. À quatre heures, déjà, je m’agiterai et m’inquiéterai ; je découvrirai le prix du bonheur ! Mais si tu viens n’importe quand, je ne saurai jamais à quelle heure m’habiller le cœur… Il faut des rites. – Qu’est-ce qu’un rite ? dit le petit prince. – C’est aussi quelque chose de trop oublié, dit le renard. C’est ce qui fait qu’un jour est différent des autres jours, une heure, des autres heures. » (Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince.)
Le temps liturgique de l’Avent est un de ces rites qui structurent notre vie et nous habillent le cœur, mais avec Dieu ! Un temps différent, spécifique. Car nous attendons Dieu, mais en réalité Dieu est déjà là et c’est lui qui nous attend. Et notre Petit Prince, à nous, c’est le Christ. Sa venue est la réponse à l’attente d’Israël pendant de longs siècles, ce que chantait un Noël traditionnel : « Depuis plus de quatre mille ans nous le promettaient les prophètes ! » Israël attendait un libérateur, une délivrance, un salut, et voilà que Dieu envoie son Fils, son Verbe, sa Parole : Oui, la loi sortira de Sion, et de Jérusalem la parole du Seigneur, disait tout à l’heure Isaïe. En effet, si Noël évoque pour nous Bethléem, c’est sur la colline du Golgotha à Jérusalem que notre salut va pleinement s’épanouir. Et c’est encore à Jérusalem que les apôtres recevront l’Esprit Saint, pour annoncer la résurrection de Jésus. Car l’Avent nous ouvre l’année liturgique, mais celle-ci trouve son point culminant dans la joie de Pâques. Et chaque fois que nous célébrons l’eucharistie, c’est la joie de Pâques qui nous rejoint. La joie de l’Avent et de Noël n’est qu’une première étape vers la plénitude de joie qui se déverse à Pâques. Et Jésus affirme que la joie qu’il nous donnera ne pourra pas nous être enlevée.
Pendant l’Avent, l’Église a coutume de lire souvent le prophète Isaïe. Nous venons de le faire, et ce n’est pas pour rien qu’Isaïe a parfois été appelé « le cinquième Évangile ». Son livre annonce la paix que le Seigneur apportera : « Jamais nation contre nation ne lèvera l’épée ; ils n’apprendront plus la guerre. » Hélas ! il n’y a pas besoin d’être prophète ou grand politologue pour constater que cet oracle n’est pas encore réalisé, et que notre terre continue à subir les ravages de la guerre. Ce sont encore les armes de guerre qui dominent, toujours plus sophistiquées et plus destructrices. Mais saint Paul nous invite à nous sortir de notre torpeur, de notre sommeil hébété, et à nous emparer des armes de lumière. N’attendons pas que tous s’y mettent : faisons les premiers pas, humblement, petitement, pour que la paix de Dieu descende sur terre. Entendons ce que Jésus dit aujourd’hui dans l’évangile : Veillez donc, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur vient […] Tenez-vous donc prêts, vous aussi : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra. Dieu est toujours au-delà du prévisible, comme une surprise. Alors, frères et sœurs, tenons bon, et gardons notre cœur en éveil dans la joie, car le Seigneur vient comme un voleur ! Amen.

Homélie 33e dimanche (13 novembre 2022)

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour le 13 novembre 2022 (33e dimanche T.O., C) – Abbaye de Boscodon
Ml 3,19-20 ; 2 Th 3,7-12 ; Lc 21,5-19 (fin des temps, catastrophes et scandales en tout genre)

Le dernier mois d’octobre est le plus chaud jamais enregistré : signe du réchauffement climatique, tout comme les inondations et cyclones d’une puissance et d’une ampleur inouïes ; et les guerres et conflits en tant de pays, avec leurs répercussions sur notre vie quotidienne : augmentation du coût de la vie (produits de base, essence et moyens de chauffage)… Sommes-nous près de la fin du monde ? Jésus nous invite à la prudence : « Il faut que cela arrive d’abord, mais ce ne sera pas aussitôt la fin. » Et comme si tout cela ne suffisait pas pour inquiéter nos sociétés, notre pauvre Église ajoute son lot de traumatismes, avec ces révélations en cascade concernant nos pasteurs. Faut-il alors choisir de quitter ce bateau qui prend l’eau de toute part ? Certains l’ont déjà fait. Mais est-ce la bonne réponse ? Écoutons plutôt ce que nous dit la liturgie de la parole de ce dimanche.
Dans son petit livre, le prophète Malachie dénonce les prêtres d’Israël qui, dans le service de Dieu, ne cherchent que leur intérêt personnel. Sous sa plume, la paille brûlée par la fournaise évoque ces arrogants et fauteurs d’impiété. N’est-il pas tentant de leur donner le nom de nos clercs abuseurs, au comportement immoral, scandaleux et condamnable ? Mais si la paille se consume vite dans la fournaise de Malachie, n’oublions pas le mot de Jésus sur la paille et la poutre : où est la paille, et où est la poutre ? Les autres sont-ils plus coupables que nous ? Malgré certaines formules dualistes que l’on y croise, le leitmotiv de la Bible n’est pas que le monde est partagé entre bons et méchants, entre justes et impies, mais plutôt que « la source de l’enfer coule dans le cœur des hommes », comme l’a écrit un jeune poète. Ou, en termes bibliques : chacun de nous a un cœur partagé, divisé, entre un bon penchant et un mauvais ; demandons à Dieu de l’unifier pour que nous puissions l’aimer de tout notre cœur, lui qui ne veut pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive !
Cessons alors de ne voir l’arrogance et l’impiété que dans le cœur et les actes des autres, et avançons avec un cœur purifié, un cœur de pécheur qui se sait pardonnable et demande humblement le pardon. Soyons-en sûrs, même si ce langage n’a rien de rationnel : c’est par notre propre travail de conversion, de demande de pardon, que nous ferons avancer le salut du monde, sa rédemption dans le monde nouveau que Dieu promet. Allons jusqu’au bout de la Parole de Dieu. L’essentiel du propos de Malachie n’est pas de dénoncer le mal, viscéralement mortifère et condamné d’avance, mais plutôt d’annoncer une bonne nouvelle : « Pour vous qui craignez mon nom, le Soleil de justice se lèvera : il apportera la guérison dans son rayonnement. »
Dans ce Soleil de justice, nous reconnaissons Jésus. Si, comme toute église antique ou médiévale, celle de Boscodon est orientée, tournée vers l’est, c’est bien sûr afin de permettre aux premiers rayons du soleil d’illuminer l’autel au moment de la messe, qui était célébrée tôt le matin. Mais, sur le plan théologique, cela nous dit que Jésus est notre vrai Soleil levant, l’Astre du matin, l’Étoile radieuse du matin. C’est lui dont Malachie annonçait déjà la venue : « Pour vous qui craignez mon nom, le Soleil de justice se lèvera : il apportera la guérison dans son rayonnement. » Telle est la bonne nouvelle de ce matin : il y a une vraie justice, celle de Dieu, qui se manifeste dans la guérison et le pardon. Guérison de notre monde blessé par les bouleversements climatiques. Libération des guerres et de toute forme de violence. Guérison des personnes atteintes dans leur dignité et leur corps par des abuseurs en tout genre. Mais aussi pardon offert aux abuseurs qui reconnaissent leur faute et s’en repentent, car Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive !
Alors, avec le psalmiste, disons en ce haut lieu de Boscodon : « Que les montagnes chantent leur joie. Acclamez le Seigneur, car il vient pour gouverner […] le monde avec justice et les peuples avec droiture ! » Et, avec saint Paul, disons-nous les uns aux autres : Cessons de mener une vie déréglée, travaillons dans le calme pour manger le pain que nous aurons gagné ! Il aura peut-être un goût d’amertume et de larmes, mais il pourra aussi être un remède qui recrée en nous l’innocence jaillie des mains de Dieu. La fin de l’année liturgique tourne nos regards vers le monde nouveau, l’humanité réconciliée en elle-même, avec Dieu et avec toute la création. Ce n’est pas l’heure de déserter, Jésus nous l’a redit ce matin : « C’est par votre persévérance que vous garderez votre vie. » Amen.

Homélie Toussaint (1er novembre 2022)

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour le 1er novembre (fête de Tous les saints, C) – Abbaye de Boscodon
Ap 7,2…14 ; Ps 23/224 ; 1 Jn 3,1-3 ; Mt 5,1-12

« Une foule immense, […] de toutes nations […], vêtus de robes blanches, avec des palmes à la main […] L’un des Anciens […] me dit : ‟Ces gens vêtus de robes blanches, qui sont-ils ?” » Oui, qui sont-ils, ces gens vêtus de blanc ? Les moines chalaisiens, qui sont venus à Boscodon en 1142 ? Les sœurs et frères dominicains, qui depuis 1972 ont pris leur relais ? Eh bien, non ! Si les moines de Boscodon et les dominicains sont habillés en blanc, c’est parce qu’ils voulaient un vêtement simple, fait avec de la laine non teinte. Et leurs vêtements n’étaient pas forcément d’un blanc resplendissant, comme celui que vantent les marchands de lessive. Ils étaient juste non teints, plus ou moins blanc cassé, blanc crème, vaguement beige. Comme les vêtements des paysans du Moyen-Âge, pas trop chers. Plus tard, les dominicains donneront une signification symbolique à cette couleur blanche : c’est un vêtement de lumière, car ils se voulaient « fils de lumière ». Et surtout, ils voulaient annoncer la Bonne Nouvelle de l’amour de Dieu, en affichant la couleur. Or, dans la Bible le blanc est la couleur de Dieu, de la vie, de la victoire sur la mort.
Ce n’est pas toujours le cas. Ces derniers jours, à l’occasion de la fête profane de Halloween, cent-cinquante personnes sont mortes étouffées et écrasées par une foule en panique, dans une rue de Séoul en Corée. Juste après ce drame effrayant, les gens sont venus se recueillir sur le lieu en déposant des fleurs blanches. Car, pour plusieurs peuples de l’Extrême-Orient, le blanc est la couleur des morts. À notre époque, les fêtes religieuses chrétiennes sont souvent ignorées ou méconnues. On en profite pour créer des jours fériés, comme le congé de la Toussaint. Mais elles sont concurrencées par des traditions païennes, comme Halloween, qui pourtant veut dire « veille [de la fête] de tous les saints ». Si ça vous amuse de creuser des navets ou des citrouilles pour en faire des lanternes, pourquoi pas ? Mais ne vous laissez pas impressionner par la légende des esprits des morts qui rôdent pendant ces jours. Et si cette année cette fête a été endeuillée, ne laissez pas l’angoisse de la mort vous envahir, ne faites pas des vêtements blancs de l’Apocalypse des signes de mort. Bien au contraire, ils sont signes de vie.
Justement, revenons au livre de l’Apocalypse. On demande à Jean, le voyant de Patmos, qui sont ces gens vêtus de blanc. Et comme il donne sa langue au chat, on lui donne la bonne réponse : « Ceux-là viennent de la grande épreuve ; ils ont lavé leurs robes, ils les ont blanchies par le sang de l’Agneau. » Non seulement ils sont vêtus de blanc, mais en plus ils tiennent des palmes dans leurs mains, et il est question de sang. Plus tard, les palmes symboliseront le martyre, c’est-à-dire la mort violente, et souvent cruelle, de chrétiens persécutés. Mais le choix de ce passage de l’Apocalypse pour la fête de Tous les saints est la preuve que les martyrs ne sont pas les seuls saints.
Alors, c’est clair : les gens vêtus de robes blanches, ce ne sont pas exclusivement les moines chalaisiens, ni les frères et sœurs dominicains, ni non plus les martyrs qui ont versé leur sang par fidélité au Christ. C’est vraiment « une foule immense, que nul ne pouvait dénombrer, une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues ». Et si leurs robes sont blanches, c’est qu’ils les ont lavées « dans le sang de l’Agneau » ! Même les martyrs de la foi ne sont pas sauvés par leur propre sang, mais par celui de Jésus, l’Agneau de Dieu, qui a donné sa vie sur la croix par amour pour nous. Être saint, c’est donc aimer Jésus et être prêt à le suivre. Tant pis s’il y a des moments où on flanche, où on fait la grasse matinée ou l’école buissonnière ; tant pis si nous sommes encore pécheurs, et manquons de vérité et de fidélité dans l’amour. Les saints ne sont pas des « petits saints », mais de pauvres être humains pécheurs comme tous les autres, qui ont fait confiance en Jésus, et lui ont humblement demandé le pardon de leurs erreurs passées et la force pour continuer la route. L’Évangile des Béatitudes ne décrit pas ce que nous sommes aujourd’hui, mais se présente comme une boussole qui nous montre la direction vers laquelle il faut marcher : les yeux fixés sur Jésus, notre modèle et notre ami, notre frère aîné. C’est grâce à lui que nous pourrons arriver un jour dans la Maison de Dieu, et voir face à face ce Père plein d’amour dont nous sommes les enfants. Amen.

Homélie 29e dimanche (16 octobre 2022)

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour le 16 octobre 2022 (29e dimanche T.O., C) – Saint-Sauveur (Hautes-Alpes)
Ex 17,8-13 ; 2 Tm 3,14 – 4,2 ; Lc 18,1-8 (lutte contre le mal, prière et foi)

Israël est en guerre contre les Amalécites, et Dieu lui assure la victoire grâce à l’intercession de Moïse ! Bien sûr, on peut trouver normal que Dieu veille sur son peuple. Et cette première lecture nous prépare à recevoir l’évangile de ce jour, dans lequel Jésus nous encourage à la prière instante et confiante, et se soucie de la vitalité de notre foi.
Mais, tout de même, on a du mal à imaginer que Dieu prenne part à un conflit entre humains en choisissant un camp contre l’autre. Si Israël est son fils chéri, Dieu n’a-t-il pas créé tous les êtres humains à son image ? Ne veut-il pas le salut de tous les hommes, même des pécheurs ? Les guerres n’ont pas cessé au cours de l’histoire, même dans les pays chrétiens : la terrible guerre qui se déroule actuellement à l’est de l’Europe, et oppose deux nations de tradition chrétienne, en est la tragique preuve. Pourtant, la Bible dit que le Seigneur est un Dieu briseur de guerre (Judith 9,7) ; et Jésus proclamait, depuis le mont des Béatitudes : « Bienheureux les faiseurs de paix, car ils seront appelés fils de Dieu ! » (Mt 5,9). En écho à ces affirmations bibliques, le saint pape Paul VI a crié à la tribune de l’ONU : « Plus jamais la guerre ! » Mais la guerre continue à sévir, ravageant toujours de plus nombreuses populations innocentes. Comment entendre ce récit de l’Exode aujourd’hui, avec cette guerre qui dure en Ukraine, et les autres conflits plus éloignés de nous mais tout aussi atroces ? Comment ne pas entendre la prière instante de notre pape François, pour que les hommes arrêtent de faire la guerre ?
Au début de l’été, le groupe biblique œcuménique qui se réunit à la cure d’Embrun a été interpellé par un journaliste, qui nous a demandé : À quoi ça sert de prier pour stopper la guerre ? Si Dieu peut entendre cette prière, pourquoi laisse-t-il mourir des innocents qui n’y sont pour rien ? Nous avons balbutié une réponse, modeste mais sincère. Nous avons dit que nous ne sommes pas des marionnettes entre les mains de Dieu, mais des êtres libres, coresponsables et partenaires de leur salut ; et que c’est le mauvais usage de notre liberté qui permet la guerre et toutes les injustices. Dieu n’intervient pas directement pour nous laisser prendre nos responsabilités. Même s’il est l’unique Sauveur, il nous associe à son œuvre de paix et de réconciliation.
Revenons au récit de l’Exode. Il s’achevait sur ces mots guerriers : « Et Josué triompha des Amalécites au fil de l’épée. » Or, nous avons entendu saint Paul affirmer : « Tout passage d’Écriture est inspiré par Dieu et utile pour enseigner, dénoncer le mal, redresser, éduquer dans la justice. ». Essayons donc de lire ces mots guerriers d’une façon plus évangélique, en en donnant une lecture symbolique, comme l’ont souvent fait nos premiers pères dans la foi. Dans la mentalité biblique, Amaleq et son peuple sont devenus le symbole de toute forme de mal. De plus, le nom de Jésus – « Dieu sauve » – est le même que celui de Josué. Enfin, le tranchant de l’épée est une image biblique pour dire que la parole de Dieu est vivante, « plus effilée qu’une épée à deux tranchants, elle qui va jusqu’au fond de nos cœurs » pour nous convertir (cf. Lettre aux Hébreux 4,12). La fin de ce passage de l’Exode peut alors nous dire ceci : « Et Jésus triompha du mal et de la mort par sa parole, qui vient de Dieu et donne le salut et la vie. » Dans le cloître de Boscodon, on montre aux visiteurs une armoire encastrée dans le mur de l’église. On explique que les moines y prenaient leurs livres de prière. Or, le mot armoire, en latin armarium, signifie au sens propre « lieu où on range ses armes ». La Bible et la prière, telles sont les armes des disciples de Jésus.
Mais à la fin de l’évangile Jésus nous interpelle : « Le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur terre ? » Là est l’enjeu véritable pour nous, chrétiens : croyons-nous à ce que nous célébrons dans la messe ? Croyons-nous que Dieu existe et qu’il veut le bonheur de tout être humain, mais aussi qu’il compte sur notre collaboration à son œuvre de salut ? Croyons-nous qu’avec son aide nous pouvons faire des miracles, déplacer les montagnes d’orgueil, de paresse et d’individualisme qui envahissent nos cœurs, pour redonner leur place à l’amour vrai, désintéressé, au service des autres, surtout des plus petits, des plus fragiles, des plus blessés ? Dans notre monde en crise, la question de notre fidélité à Jésus n’a rien d’anodin. Soyons-en persuadés : il attend notre réponse. Amen.

Homélie 22e dimanche (28 août 2022)

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour le 28 août 2022 (22e dimanche T.O., C) – Abbaye de Boscodon
Si 3,17-18.20.28-29 ; He 12,18-19.22-24a ; Lc 14,1.7-14

La première lecture, du livre de Ben Sira, a été choisie parce qu’elle évoque l’humilité et son contraire, l’orgueil, tandis que l’évangile oppose celui qui vise la première place à celui qui va se cacher à la dernière. Mais, si nous en restons à ce petit jeu de chaises, nous ne tirerons pas grand-chose de ces lectures. Tout au plus y gagnerons-nous un enseignement très utilitaire, vague invitation au calcul intéressé, à la meilleure façon d’obtenir la meilleure place. Lorsque, dans les évangiles, Jésus nous invite à choisir la dernière place, nous pourrions effectivement être tentés de n’y voir qu’une combine pour arriver à nos fins. Mais est-ce bien cela son message ? Nous invite-t-il au calcul politique, à organiser en quelque sorte un efficace plan de carrière ? En rester à cela, c’est faire peu de cas de sa prédication dérangeante. La réalité est tout autre.
Mais pour y voir plus clair, commençons par relire la première lecture. Dans l’ancien lectionnaire, on appelait ce livre écrit en grec le Siracide, ou encore Ben Sirac, avec un C final qui n’a aucun sens. Son auteur se dit « Ben… », « fils », mais il est le petit-fils du véritable auteur, qui, lui, a écrit en hébreu : son petit-fils l’a traduit en grec. Or, le grand-père de Ben Sira s’appelait Jésus ! Nous voici donc conviés à écouter l’enseignement de deux Jésus : ce sage de Jérusalem, qui a écrit vers 180 avant notre ère, et le prédicateur de Nazareth, à la fin des années 20. Aujourd’hui, Ben Sira exhorte son lecteur à l’humilité. Mais ce terme « humilité » ne se lit que dans l’original hébreu, dont a retrouvé les deux-tiers. La traduction grecque, que l’on lit d’habitude, parle ici de « douceur » : « Mon fils, agis avec douceur en tout ce que tu fais » (traduction œcuménique). S’agit-il alors d’humilité ou de douceur ? Et si ces deux mots devaient cohabiter, s’associer et se soutenir l’un l’autre ? Tel est, en tout cas, le message de notre Jésus de Nazareth, qui déclare : « Je suis doux et humble de cœur » (Mt 11,29).
Cette invitation à la douceur comme à l’humilité nous permet d’éviter le piège d’une lecture superficielle de Ben Sira et de l’évangile : aucun des deux Jésus ne nous invite à simuler l’humilité pour gagner en réalité la meilleure place. La réalité est tout autre. En effet, douceur et humilité sont deux qualités de notre Jésus. Et ces qualités remontent plus haut encore, puisqu’elles nous dévoilent le vrai visage de Dieu, le secret de l’humilité chrétienne. Il ne s’agit pas d’une simple attitude morale qui obligerait l’être humain à se mettre plus bas que terre, à se reconnaître pour « un infâme vermisseau », afin de mieux honorer son Seigneur ! Non ! Devenir humble, faire le pari de l’humilité, en prendre le parti, c’est en réalité apprendre à ressembler un peu plus à notre Dieu, à ce Père très bon qui nous a créées à son image et ressemblance. Car, en réalité, Dieu seul est humble : nous ne le sommes qu’à moitié, qu’en partie, en devenir. Mais notre Dieu nous révèle ce qu’est l’humilité, et cela va de pair avec son infinie douceur. Dire que Dieu est humble, c’est découvrir que le Dieu de la Bible, le Dieu des chrétiens ne ressemble en rien aux dieux païens de l’antiquité, ni au dieu-Argent-Instinct de domination qui sévit toujours sur terre.
En ce sens, il est heureux que nous ayons aussi entendu ce passage de la lettre aux Hébreux. Le dimanche, la deuxième lecture n’est pas choisie en fonction de l’évangile, mais nous déroulons de dimanche en dimanche un écrit complet du Nouveau Testament. Et il se crée parfois d’heureuses rencontres. Car le passage que nous avons entendu oppose deux types de manifestation divine. Autrefois, il agissait à travers un énorme « Son et Lumière », comme pour en mettre plein la vue et plein les oreilles. Comme les dieux païens, dieux de l’orage, du soleil ou de la lune. Mais par la suite, c’est dans un silence discret que Dieu a choisi de se révéler, comme pour Élie sur le mont Horeb. Discrétion de Dieu, humilité de Dieu : de nombreux penseurs et mystiques chrétiens ont osé aborder la question de Dieu de cette manière, et ils ont vu juste (ainsi le jésuite François Varillon, auteur de L’humilité de Dieu en 1974). C’est bien ainsi que Dieu agit envers nous, et on lui reproche souvent son silence et sa trop grande discrétion. Mais c’est bien ainsi qu’il respecte infiniment sa création, et en premier lieu sa créature humaine, qu’il appelle à collaborer à son œuvre de salut. Alors, n’hésitons pas, et empruntons les chemins de la douceur et de l’humilité !

Homélie 19e dimanche (7 août 2022)

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour le 7 août 2022 (17e dimanche T.O., C) – Abbaye de Boscodon
Sg 18,6-9 ; He 11,1…19 ; Lc 12,32-48

Notre célébration de ce matin est présidée par notre frère dominicain Mgr Jean-Louis Bruguès, qui fut entre autres Archiviste et Bibliothécaire de la Sainte Église Romaine. La Bibliothèque Vaticane recèle de nombreux trésors, connus ou inconnus. Ainsi, en 1956, on y a découvert un manuscrit juif du xvie siècle, qui s’appuie sur un texte araméen proche du temps de Jésus. Or, il contient un passage fameux, appelé plus tard le Poème des Quatre nuits, car il évoque quatre nuits saintes de l’histoire du salut. En voici l’essentiel :
« Quatre nuits ont été inscrites au Livre des Mémoriaux. La première nuit fut celle où le Seigneur se manifesta sur le monde pour le créer : le monde était désert et vide et la ténèbre était répandue sur la surface de l’abîme. La Parole du Seigneur était la lumière et illuminait […] La deuxième nuit fut quand le Seigneur se manifesta à Abraham âgé de cent ans et à Sara sa femme âgée de quatre-vingt-dix ans pour que s’accomplît l’Écriture […] Et Isaac avait trente-sept ans lorsqu’il fut offert sur l’autel […] La troisième nuit fut lorsque le Seigneur se manifesta contre [Pharaon] au milieu de la nuit  : sa main […] protégeait les premiers-nés des Hébreux pour accomplir la parole de l’Écriture […] La quatrième nuit sera quand le monde accomplira sa fin pour être dissous. […] Et Moïse sortira du désert [−] Le [Messie ?] marchera en tête du troupeau […], et sa Parole marchera entre les deux, et eux marcheront ensemble. C’est la nuit de la Pâque pour le nom du Seigneur : nuit fixée et réservée pour le salut de toutes les générations… »
Ne trouvez-vous pas que les lectures de ce jour ont, comme ce Poème des Quatre nuits, un air de vigile pascale ? Comme si tous les événements clés de l’histoire du salut se passaient durant la nuit. Nuit de la Pâque du livre de la Sagesse, nuit de la délivrance pascale devenue source d’action de grâces. Nuit de l’épreuve de foi pour Abraham et Sara, où la foi est « un moyen de connaître des réalités qu’on ne voit pas ». Nuit, enfin, de la venue finale du Messie, évoquée par Jésus dans l’évangile : une longue nuit d’attente, où il faut rester en tenue de service et garder sa lampe allumée. Cette nuit-là aussi deviendra source de joie, puisque Jésus déclare « Heureux ces serviteurs-là que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller. […] S’il revient vers minuit ou vers trois heures du matin et qu’il les trouve ainsi, heureux sont-ils ! » Décidément, la liturgie de la Parole de ce dimanche nous parle abondamment de la nuit.
Mais bien d’autres nuits jalonnent l’Écriture, à commencer par celle mentionnée par le premier Psaume, au cours de laquelle les amoureux de Dieu méditent sans cesse sa Parole, sa Torah. D’où le lever de nuit des moines, et dans l’abbatiale de Boscodon l’escalier menant directement du dortoir des moines à l’église, pour la célébration de l’office de nuit. Certaines nuits sont délicates à traverser, au sens propre comme au sens figuré. Car lorsqu’on ne voit rien on peut faire un faux pas et tomber dans un ravin ; or, la montagne reste dangereuse. Mais d’autres nous émerveillent, comme ces nuits étoilées du mois d’août. Et celle dont Péguy disait : Ô belle nuit, nuit au grand manteau, ma fille au manteau étoilé, tu me rappelles, à moi-même, tu me rappelles ce grand silence qu’il y avait avant que j’eusse ouvert les écluses d’ingratitude.
Et voilà que, demain, nous ferons mémoire de saint Dominique, un homme du jour, mais aussi de la nuit. Le jour, d’après son biographe, nul ne se mêlait plus que lui à la société de ses frères et de ses compagnons, nul n’était plus gai. Mais la nuit, il la passait en prière dans l’église : durant les heures de la nuit, nul n’était plus ardent à veiller, à prier et à supplier de toutes les manières.
Nuit de Dieu, nuit de la création et du salut, nuit des moines veilleurs, nuit de Dominique l’intercesseur. Si profonde que soit la nuit que notre humanité traverse en ces temps profondément troublés, son côté sombre ne l’emportera jamais sur la lumière du Christ ressuscité, car celui-ci l’a troué de son éclat radieux. Telle est notre espérance chrétienne, celle dont nous voulons témoigner devant nos contemporains, ici à Boscodon comme partout ailleurs où vous habitez. Amen.

Homélie 17e dimanche (24 juillet 2022)

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour le 24 juillet 2022 (17e dimanche T.O., C) – Abbaye de Boscodon
Gn 18,20-32 ; Col 2,12-14 ; Lc 11,1-13 (le pardon)

Les lectures de ce dimanche nous parlent du pardon : un pardon à recevoir, à demander, à accorder. Le verbe pardonner évoque un don parfait, aller jusqu’au bout du don. Rien de plus difficile que de pardonner, ou de demander pardon. Dans la Bible, avec une audace inouïe dont seuls les héros bibliques sont capables, de grandes figures intercèdent devant Dieu pour la défense d’un groupe humain. Moïse intercédera pour son peuple. Avant lui, Joseph pardonnera à ses frères de l’avoir vendu. Mais le premier de la série est « Abraham notre père ». La première lecture nous l’a montré en plein exercice de marchandage avec Dieu, pour sauver les justes et pardonner aux pécheurs. Regardez les détails du texte. Dieu se promène comme un homme sur terre, pour voir si la rumeur qui traîne au sujet de Sodome est fondée ou non. Nous aurions pensé que Dieu savait tout d’avance, et n’avait besoin d’aucune vérification sur le terrain ; mais, là, il tient à vérifier la justesse de la rumeur, et se déclare prêt à changer d’avis si la réalité est autre. Que va-t-il se passer ? Eh bien, un petit homme de rien du tout va se tenir devant le Seigneur, tandis que celui-ci s’approche de Sodome. Que fait-il devant le Seigneur, sinon lui faire obstacle, l’empêcher d’aller plus loin ? Il lui en faut, de l’audace, pour s’interposer entre la ville coupable et le Dieu prêt à châtier ! Abraham s’y est risqué, signe de son amour de Dieu, de sa confiance en sa foncière bonté. On dirait qu’il le sermonne : « Vas-tu vraiment faire périr le juste avec le coupable ? […] Loin de toi de faire une chose pareille ! Faire mourir le juste avec le coupable, traiter le juste de la même manière que le coupable, loin de toi d’agir ainsi ! Celui qui juge toute la terre n’agirait-il pas selon le droit ? »
Alors commence un incroyable marchandage : cinquante, quarante-cinq, quarante, trente, vingt, et finalement dix. Et le Seigneur accepte de voir cette offre de salut augmenter : « Pour dix, je ne détruirai pas. » La suite de l’histoire dira que le mal était trop ancré dans cette ville, et que seule sa destruction pouvait l’éradiquer. Triste constat d’endurcissement de l’être humain dans le péché, mais aussi dans sa liberté de refuser la main tendue de Dieu. Car Dieu est riche en miséricorde, dit saint Paul, avec toute la Bible. Il ne refuse à personne sa miséricorde, mais ne l’impose jamais ; autrement dit, il faut la lui demander, et il n’est pas superflu d’avoir des amis, ici sur cette terre ou là-haut près de Dieu, pour intercéder en notre faveur. Nous autres dominicains nous sommes sensibles à cette puissance de l’intercession, puisque l’on raconte que saint Dominique passait ses nuits en prière dans l’église, et que les frères l’entendaient crier et pleurer à haute voix. On a longtemps dit que sa prière se résumait à ces mots : « Que vont devenir les pécheurs ? » Des études récentes ont montré que le texte original disait : « Que feront les pécheurs ? » Ce détail de vocabulaire n’est pas anodin. En se souciant du devenir des pécheurs, on semble croire que le péché est un état, presque une maladie, dont on ne peut guère sortir, et dont l’issue reste incertaine. Mais en lisant « Que feront les pécheurs ? », on remet la responsabilité de l’être humain au premier plan. Il faut se le dire et se le redire, tout être humain peut être sauvé, c’est-à-dire accueilli pour l’éternité dans l’amour de Dieu, quel que soit le bilan de sa vie terrestre ; mais à une seule condition, qu’il fasse (au moins une fois, au dernier moment, à l’instant de la mort) une demande explicite et sincère de pardon. Qu’il agisse donc, et opte pour la vie qui vient de Dieu.
Dieu nous aime, et saint Paul nous l’a rappelé : Il nous a montré son amour en pardonnant toutes nos fautes ! Voilà le secret de la croix du Seigneur, si effacée dans la sculpture d’Isidore (au chevet de cette église) où elle fait corps avec son corps, comme pour dire que la mort de Jésus sur la croix n’est pas le châtiment d’un innocent expiant les fautes des hommes, mais sa plus belle preuve d’amour pour son Père et pour nous. D’ailleurs, quand Jésus enseigne à prier, il insiste sur le pardon, dans une réciprocité de miséricorde : « Pardonne-nous nos péchés, car nous-mêmes, nous pardonnons aussi à tous ceux qui ont des torts envers nous. » Et, pour saint Luc, l’amour que nous allons puiser en Dieu se résume au don de son Esprit : « Si vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ! » Alors : voulez-vous vivre de la vie de Dieu, dans son amour ? Vous en savez le chemin : allez-y !