Homélie Assomption (15 août 2021)

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour la fête de l’Assomption (15 août 2021), Abbaye de Boscodon
Ap 11,19a… – 12,10b ; 1 Co 15,20-27a ; Lc 1,39-56

Frères et sœurs, chaque été à Boscodon nous célébrons avec une motivation particulière deux grandes fêtes qui se suivent à une semaine d’intervalle. Dimanche dernier, nous étions réunis ici pour la fête de saint Dominique, avec notre évêque Mgr Malle ; et notre joie avait redoublé, car cette année il s’agissait du 8e centenaire de la mort de Dominique. C’est en effet le 6 août 1221 qu’il s’est endormi dans la paix, au jour liturgique de la Transfiguration ; et l’Église nous assure que le Christ a accueilli son humble serviteur dans sa lumière éternelle.
Huit jours plus tard, nous voici de retour dans l’abbatiale, pour la solennité de l’Assomption de Marie. Bien sûr, nous la célébrons avec toute l’Église universelle ; mais notre joie redouble car, comme toutes les églises cisterciennes et chalaisiennes, cette église est placée sous le patronage de Notre-Dame de l’Assomption. Dans la région embrunaise où nous sommes – les sportifs et les conducteurs de voiture parmi vous en savent quelque chose ! –, cette journée du 15 août est devenue synonyme d’événement sportif de renommée mondiale. Mais, pour nous chrétiens, elle est d’abord et avant tout une grande fête liturgique, qui ranime notre espérance de la résurrection. L’Église nous dit que Marie est la première des sauvés, et qu’elle est entrée dans la Maison du Père, le Royaume des Cieux, avec son corps et son âme, pleinement unie au Dieu trois fois saint qu’elle a servi tout au long de sa vie.
Nous avons l’habitude de considérer le 15 août comme une fête de Marie, et ce n’est pas faux. Mais n’oublions pas qu’en honorant Marie c’est notre propre espérance que nous voulons réactiver, car nous sommes tous appelés à connaître un jour le destin glorieux qui est déjà celui de Marie. Parfois nous nous demandons ce que nous faisons sur terre, et les énormes difficultés du temps présent – réchauffement climatique, pandémie, chômage, terrorisme, insécurité galopante, abus divers dans le clergé, etc. – peuvent facilement nous pousser à désespérer, à devenir désabusés, sans illusion sur nous et les autres. Or, la foi chrétienne nous invite à un sursaut d’espérance. Dire cela et le croire, ce n’est pas pratiquer la Méthode Couée, ni de l’hallucination collective ou du fantasme religieux tout juste bon à psychanalyser. C’est la seule manière pour un être humain de donner pleinement sens à ce qu’il est et ce qu’il fait.
Oui, frères et sœurs, en ce jour Marie nous dit de regarder son fils, et nous pouvons le faire en cette abbatiale en fixant du regard le beau christ du chœur, sculpté par Isidore. Par sa propre résurrection, le Christ nous a ouvert le chemin de l’éternité. Nous comprenons alors que la vie qu’il nous a donné de vivre n’est pas un simple temps plus ou moins long et plus ou moins utile, mais un magnifique espace où notre propre liberté, notre désir d’épanouissement et notre besoin d’aimer et d’être aimé sont sollicités, afin que nous construisions avec l’aide du Seigneur notre avenir. Cet avenir, l’Écriture en parle avec des images de repos, d’apaisement de la soif ou de rassasiement, mais aussi en termes de fête sans fin. Cet avenir, le Seigneur nous le confie, afin que nous en devenions avec lui et pour lui co-responsables. Tous nous avons à participer avec lui à l’aventure de la vie.
Tout ce que nous aurons pu faire de beau, de juste et de bon durant notre existence terrestre sera assumé, intégré, dans l’avenir que Dieu nous réserve. Rien de ce que nous vivons sur cette terre n’est inutile. Même les temps que nous croyons morts. Rien de tout cela n’est vide de sens. À chacun de nous de déchiffrer ce qu’il en est dans son cas. La mort physique, à laquelle nous n’échapperons sans doute pas – à moins d’appartenir à la dernière génération, mais cela seul le Seigneur le sait ! –, n’est plus désormais un cul-de-sac, une impasse, une voie de garage, une invitation au désespoir ou au cynisme désabusé.
Dans sa première lettre aux Corinthiens, saint Paul nous rappelle qu’en Jésus la mort a été vaincue. Certes, elle agit encore, autour de nous et en nous. Mais elle a perdu son venin, car Jésus l’a traversée pour la rendre inoffensive. Le dernier ennemi qui sera anéanti, dit saint Paul, c’est la mort. Par sa résurrection, Jésus a déjà marqué son triomphe : Dans le monde, vous avez à souffrir, mais courage ! Moi, je suis vainqueur du monde (Jn 16,33). Alors, unissons nos voix à celle de Marie pour chanter : Le Puissant fit pour moi des merveilles : Saint est son nom !

Homélie 18e dimanche (1er août 2021)

Prédication du fr. Régis Bron OP pour le dimanche 1er août 2021 − 18e du T.O. (B) – Abbaye de Boscodon
Ex 16, 2-4,12-15 ; Ep 4, 17, 20-24 ; Jean 6,24-35

Frères et sœurs, l’évangile de dimanche dernier (Jn 6, 1-15) nous présentait la « multiplication des pains » : Jésus nourrissant des centaines de personnes avec 5 pains et 2 poissons. Cette petite quantité de vivres était devenue inépuisable ; et les restes étaient abondants !

Ce matin, le Seigneur réveille encore et nourrit nos assemblées chrétiennes, que les tempêtes du monde secouent souvent. L’Exode nous fait voir Dieu donnant des cailles et de la manne pour alimenter son Peuple au désert. Et, dans l’Évangile, Jésus avertit qu’il nous faut une nourriture pas seulement matérielle : il faut avoir faim et soif de Lui-même, le véritable Envoyé. Il faut avoir FOI en Lui-même, notre cep de vigne. Il est notre Sauveur, notre Pain de vie indispensable. Il dit « Je vous nourris et je vous abreuve réellement ». Surtout par sa Parole et par les sacrements, nous sommes alimentés intérieurement, davantage que par n’importe quel repas plantureux.
Croyons en Celui qui nous a été envoyé ! Progressons dans cette foi ! Travaillons pour la nourriture éternelle ; pour le sauvetage de notre humanité aussi, et donc pour l’écologie de notre planète.

Ce n’était pas Moïse qui envoyait lui-même la manne. Ce n’est pas le Christ isolé qui nourrit notre corps, notre sang et toutes nos actions. Mais Il stimule par l’Esprit Saint nos recherches, comme vient de nous dire l’apôtre Paul : au-delà d’un paganisme style supermarché spirituel, nous éduquons notre pensée et nos actes, selon la vérité intense de Jésus lui-même. Ne nous laissons pas balloter au gré des modes et des vents, dans une pensée presque vide ou mal pleine, non droitement structurée. Le Christ et l’Esprit Saint sont la vérité de nos vies ; notre esprit en est renouvelé. Notre vie, individuelle et communautaire, devient plus juste, plus vraie, à l’image de Dieu !

Les gens voisins de la mer de Galilée, dans l’Évangile de ce jour, devaient progresser dans la foi, et pas seulement collectionner quelques hauts faits de Jésus, quelques prodiges. Dieu nous donne des rencontres, de belles joies, non pas pour que nous les collectionnions, pour que nous amassions nos plaisirs extérieurs ou intérieurs, mais pour que la foi grandisse, pour que les signes de vie se renforcent et se complètent, pour que dans nos cœurs et autour de nous l’Esprit Saint stimule et encourage l’humanité !

Homélie 17e dimanche (25 juillet 2021)

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour le dimanche 25 juillet 2021 − 17e du T.O. (B) – Abbaye de Boscodon
2 R 4,42-44 ; Ep 4,1-6 ; Jn 6,1-15

La Parole de Dieu est parfois déconcertante. Pensez à l’évangile de dimanche dernier : Jésus était saisi de compassion envers la foule qui l’entourait, mais qu’a-t-il fait pour elle ? Lui a-t-il donné à manger du pain ? Non : « il se mit à les enseigner longuement » ! Mais, avec un long sermon, ne risque-t-il pas de lasser son auditoire, même si celui-ci est bienveillant et réceptif ? De plus, nous savons, et Jésus sans doute le savait lui aussi, que « ventre affamé n’a point d’oreilles ». Alors, comment peut-il manifester sa compassion envers la foule en lui administrant un long enseignement ? Aujourd’hui, c’est tout le contraire qui se passe : Jésus monte sur la montagne avec ses disciples, et il s’assied en leur compagnie. Des mots qui évoquent le début du Sermon sur la montagne, chez saint Matthieu : Jésus voit la foule, gravit la montagne et s’assied avec ses disciples, et le récit se poursuit ainsi : « et il se mit à les enseigner ». C’est alors le début du Sermon sur la montagne, l’évangile des Béatitudes.
Ce matin, chez saint Jean, Jésus s’assied donc sur la montagne avec ses disciples. Dans l’antiquité biblique et dans les premiers siècles chrétiens, la position qu’il adopte est celle du maître qui enseigne. Mais ce n’est pas ce que Jean nous dit. Son Jésus semble n’avoir pas d’autre souci que le bien-être physique de la foule qui l’entoure : « Où pourrions-nous acheter du pain pour qu’ils aient à manger ? », dit-il à Philippe. L’évangéliste précise que lui-même savait bien ce qu’il allait faire, mais qu’il a voulu mettre à l’épreuve son disciple Philippe. Non pas pour le mettre dans l’embarras, mais pour voir si, parmi ses proches, il en est un au moins qui aurait compris comment il veut manifester au monde la présence aimante de Dieu.
La leçon n’a pas apparemment pas porté ses fruits, puisque Philippe répond de façon très terre à terre, à la manière du serviteur d’Élisée dans la première lecture : « Comment donner cela à cent personnes ? », disait celui-ci, tandis que Philippe objecte à Jésus que « Le salaire de deux cents journées ne suffirait pas pour que chacun reçoive un peu de pain ». Le serviteur du prophète et le disciple de Jésus en restent au plan pratico-pratique : il y a une foule, petite ou nombreuse, et comment faire pour la nourrir ! Dans la Bible, nous trouvons sans cesse un va-et-vient entre l’alimentation physique, la nourriture matérielle, et l’alimentation spirituelle. Car, comme dit le Deutéronome en rappelant l’épisode de la manne, « l’homme ne vit pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Dt 8,3). Et, dans les évangiles, en particulier chez saint Jean, Jésus passe souvent et subtilement de l’interprétation matérielle à la spirituelle, comme pour nous rappeler notre condition humaine, à la fois être animal fait de chair et de sang et être spirituel créé à l’image de Dieu, appelé à entrer en communion avec lui. Aujourd’hui, la foule veut faire de Jésus son roi : un petit roi bien utile, qui donne du pain à profusion jour après jour. Mais dimanche prochain, Jésus lui répondra qu’il ne faut pas rechercher les seules nourritures terrestres, mais aussi – et surtout – chercher à se nourrir de la vie même de Dieu.
En réalité, la manière dont Jésus a interpellé Philippe suggère déjà la bonne réponse. Saint Jean est un expert en formules énigmatiques, qui contiennent en elles-mêmes la réponse à la question qu’elles posent ; un peu comme certains dessins dans lesquels vous devez retrouver un personnage caché, et en regardant attentivement et en tournant la feuille dans tous les sens vous finissez par l’apercevoir, dans le feuillage touffu d’un arbre, par exemple. La question que nous avons entendue – « Où pourrions-nous acheter du pain pour qu’ils aient à manger ? » – nous a été transmise dans une traduction légèrement édulcorée, pour plus de clarté. Mais en réalité le texte grec dit : « D’où est-ce que nous pourrons nous procurer du pain… ? » La question de Jésus ne concerne pas le lieu où l’on pourrait trouver assez de pain pour la foule (où ?) : elle vise l’origine de ce pain surabondant (d’où ?). Saint Jean emploie plusieurs fois ce d’où ?, et la réponse à l’énigme se trouve toujours en Dieu, comme dans un psaume qui nous parle fort, ici, à Boscodon : « Je lève les yeux vers les montagnes : d’où le secours me viendra-t-il ? Le secours me viendra du Seigneur qui a fait le ciel et la terre » (Ps 120,1-2). En suggérant discrètement la présence de Dieu parmi nous, à notre service, pour notre secours, Jésus nous invite à grandir dans la foi, à ne pas nous contenter d’actes de foi limités dans le temps, mais à vivre toute notre vie dans la confiance en Dieu. Saint Paul nous l’a redit, il n’y a qu’un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père ! Vivons donc à hauteur de notre foi, car elle est notre joie. Amen.

Homélie 16e dimanche (18 juillet 2021, Fribourg)

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour le dimanche 18 juillet 2021 − 16e du T.O. (B) – Ursulines (Fribourg)
Jr 23,1-6 ; Ep 2,13-18 ; Mc 6,30-34

Avec une telle liturgie de la parole, on se croirait au quatrième dimanche du temps pascal, souvent appelé « dimanche du Bon Pasteur », car on y lit un extrait du chapitre 10 de l’évangile selon Jean, où Jésus se présente comme le vrai Pasteur qui donne sa vie pour ses brebis. Mais nous ne sommes pas dans le temps pascal. Saint Marc est notre guide en cette année, et ce matin nous avons atteint la page où Jésus est pris de compassion pour la foule qui se masse autour de lui, comme « sans berger ».
Le thème du berger marque cet évangile, et la lecture du prophète Jérémie nous y a préparés. Comme Ézéchiel, qui est champion en la matière, Jérémie dénonce les mauvais bergers, qui ne visent qu’à s’engraisser et s’enrichir sur le dos de leurs brebis. Très vite, on comprend qu’il ne parle pas de brebis, mais qu’il utilise cette image pastorale pour dénoncer la manière dont les chefs d’Israël malmènent le peuple que Dieu leur a confié. Il faut dire que, dans la longue histoire de la monarchie en Israël et en Juda (les royaumes du nord et du sud de la Terre sainte), les bons rois, les saints rois qui cherchent à faire en tout la volonté de Dieu, se comptent sur les doigts d’une main ! La plupart d’entre eux ont été infidèles à leur vocation. Aussi les prophètes, Ézéchiel en tête, mais aussi Zacharie et ce matin Jérémie, dénoncent leur mauvais comportement. Ils rappellent alors que le vrai Berger d’Israël n’est pas le roi humain mis à la tête du peuple, mais le Dieu d’Israël. C’est dans cette optique que Jésus se présente comme le Bon Pasteur.
De nos jours, l’Église n’a pas bonne presse. Il faut dire qu’il y a de quoi se défier de cette institution humaine, trop humaine, dans lesquels des ministres ont commis des actes scandaleux, répréhensibles et condamnables, en abusant de leur autorité sur des personnes plus jeunes ou plus fragiles. Les deux papes actuels, l’émérite Benoît XVI et François, ont mené et mènent encore un rude combat pour assainir la situation du clergé. François dénonce les dangers du cléricalisme, qui est loin d’être un fléau du passé, mais a tendance à revenir au galop dans certains milieux et chez certains jeunes prêtres.
Aujourd’hui, Jésus se présente comme un bon berger qui a souci de son troupeau. Il a vraiment le souci du bien-être des autres, il a mis toute sa vie au service des autres. Et puisque nous le confessons comme le Fils unique du Père, sa posture de berger n’est pas seulement celle d’un homme juste et respectueux des autres : c’est aussi, et avant tout, l’attitude du représentant de Dieu sur terre. Par ses mots et ses actes, il nous révèle le vrai visage du Père, qui nous aime avec tendresse, comme un vrai berger a le souci de ses brebis et veut leur bien. Mais, si l’image pastorale employée par les prophètes dénonce le comportement des chefs en Israël, la lettre aux Éphésiens élargit notre horizon, en nous rappelant qu’à côté d’Israël il y a aussi les païens. Or, tous les hommes sont créés par Dieu et aimés par lui, il réserve à tous un avenir de bonheur éternel auprès de lui. C’est pourquoi Jésus est présenté comme celui qui apporte la paix à tous les êtres humains, juifs et païens.
Ainsi nous est dessinée la feuille de route de l’Église. En tant que disciples de Jésus, nous sommes tous appelés à être missionnaires, rappelle le pape François. Non pas forcément pour nous planter aux carrefours des villes en proposant nos brochures, ni en visitant les maisons pour annoncer la Bonne Nouvelle, comme font certaines sectes. Mais pour que le moindre geste de notre vie quotidienne, la moindre parole qui s’échappe de nos lèvres, le moindre sourire qui illumine notre visage soit un témoignage authentique de l’amour de Dieu pour tous les êtres humains.
Dans l’évangile, Jésus est saisi de compassion pour des êtres en quête de berger. Mais sa réaction nous surprend, car il ne leur offre pas du pain pour leur corps, mais « il se met à les enseigner longuement » ! Certes, il sait bien que « ventre affamé n’a point d’oreilles », comme dit le proverbe. À des gens étranglés par la misère physique, il faut apporter la guérison ou le pain qui manque. Mais une faim plus grave encore menace le genre humain : le manque de sens, de bonheur, de confiance et d’espérance. Voilà ce que Jésus apporte aujourd’hui à la foule. La Parole de Dieu est un pain nourrissant pour l’âme, une parole de réconfort qui aide à vivre. En ce temps de vacances, sachons, frères et sœurs, nous rassasier nous-mêmes de la Parole de Dieu, et osons la partager avec celles et ceux qui nous entourent, dans le grand respect du secret de chacun. Amen.

Homélie 15ème dimanche (11 juillet 2021)

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour le dimanche 11 juillet 2021 − 15e du T.O. (B) – Abbaye de Boscodon

Am 7,12-15 ; Ep 1,3-14 ; Mc 6,7-13

Que faisons-nous sur terre ? Pourquoi sommes-nous ici ? Il me paraît difficile d’imaginer qu’un seul être humain ne se soit jamais posé ce genre de questions. Car c’est là justement ce qui nous différencie des autres animaux et êtres vivants. En revanche, il existe probablement des personnes qui évacuent très vite la question, et dont le seul souci est de profiter de la vie au quotidien, tant qu’il y en a en eux, autour d’eux, tant que cette vieille planète voudra bien nous supporter. Mais vous, frères et sœurs, si vous êtes venus ce matin à l’abbaye de Boscodon, c’est que vous ne vous contentez pas de vivre ainsi, le nez dans le guidon, sans vous émerveiller ni vous poser de questions.

Les lectures de ce dimanche nous parlent toutes, de façon différente, de notre vocation humaine et de certaines vocations particulières. Amos n’a jamais été un professionnel du prophétisme. Il faut dire qu’à son époque, le viiie siècle avant notre ère, il y avait une caste de prophètes officiels, comme il y avait un clergé, tous ces gens au service d’un dieu, le Dieu d’Israël par exemple (mais pas forcément), mais aussi au service d’une cour royale. Amos ne fait pas partie de ces gens-là, et c’est pourquoi le prêtre Amazias le chasse et l’invite à rentrer chez lui, car il dérange le petit jeu tranquille du royaume d’Israël, avec ses très riches et ses très pauvres. Or, Amos a eu le tort de condamner les graves distorsions sociales qui défiguraient ce royaume. Il avait crié : « Ils vendent le juste pour de l’argent, le malheureux pour une paire de sandales. Ils écrasent la tête des faibles dans la poussière, aux humbles ils ferment la route » (Am 2,6-7) ; « je connais vos nombreux crimes, vos énormes péchés, oppresseurs du juste, preneurs de pots-de-vin ; au tribunal les malheureux sont écartés » (Am 5,12) ; « couchés sur des lits d’ivoire, vautrés sur leurs divans, ils mangent les agneaux du troupeau, les veaux les plus tendres de l’étable ; [] ils se frottent avec des parfums de luxe, mais ils ne se tourmentent guère du désastre d’Israël » (Am 6,4-6) ! Amos n’était pas un prophète de bureau, autrefois il était bouvier et s’occupait d’une plantation de sycomores ; mais le Seigneur l’a choisi pour être son porte-parole, un prophète d’un nouveau genre. De sa Judée natale il l’envoie dans le royaume du nord, pour dénoncer en son nom les crimes commis par les apparatchiks de la cour et de la religion.

Dans sa propre mission, Jésus a parfois été perçu comme un prophète, envoyé par le Père pour appeler à la conversion. Mais il a aussi, et surtout, rencontré des blessés de la vie, pour leur apporter la guérison. Et c’est cette même mission qu’il confie à ses disciples : « Il leur donnait autorité sur les esprits impurs […] Ils expulsaient beaucoup de démons, faisaient des onctions d’huile à de nombreux malades, et les guérissaient. » Avant même le rachat de cette abbatiale, qui était devenue une ferme après la Révolution, l’évêque de Gap Mgr Coffy encourageait les refondateurs de Boscodon à en faire un lieu de paix et d’espérance ; et son successeur Mgr Malle ne dit pas autre chose. Mettre en valeur la beauté sobre de cette abbatiale, ce n’est pas seulement contribuer à épurer notre vision de l’art et de la culture, pour leur redonner une authentique simplicité : c’est aussi, et surtout, inviter les personnes qui y passent à s’y sentir à l’aise, à y déposer leur fardeau, à y trouver ou retrouver le contact avec le Seigneur. Personne parmi nous n’est propriétaire exclusif de l’Évangile, celui-ci ne se décline qu’au pluriel ; et c’est pourquoi Jésus envoie ses disciples deux par deux, comme plus tard saint Dominique avec ses frères. Ensemble, nous sommes appelés à témoigner discrètement de la vie du Ressuscité, à annoncer sa Bonne Nouvelle à tous les hommes.

Telle était déjà, en son temps, la conviction d’un saint Paul. Nous avons entendu le début de la lettre aux Éphésiens, qui est de lui ou d’un de ses disciples. Dans un grand élan poétique, à la manière d’un peintre visionnaire qui veut nous faire palper l’ineffable, Paul nous dit à quoi et par qui nous sommes tous appelés : c’est par amour que Dieu le Père « nous a bénis et […] choisis, dans le Christ, avant la fondation du monde, […] prédestinés à être, pour lui, des fils adoptifs par Jésus, le Christ. » Le baptême nous a donné d’entrer dans la famille de Dieu, et la porte reste ouverte à celles et ceux qui ne connaissent pas encore Jésus. Vous donc, qui écoutez l’Évangile pour la première ou la n-ième fois, vous qui pensez le connaître par cœur alors qu’il est toujours neuf, aujourd’hui le Seigneur s’adresse à vous : il vous invite à croire à sa Bonne Nouvelle, à franchir un pas de plus, et à vivre de sa vie. Dans l’amour fraternel et le respect mutuel, avec la conscience d’être tous « disciples-missionnaires », comme dit le pape François. Vivez dès maintenant de la vie de Dieu, en attendant le plein épanouissement de votre vocation humaine dans le Royaume de Dieu.

Homélie 13e dimanche (27 juin 2021)

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour le 13e dimanche du T.O. B (27 juin 2021) – Boscodon
Sg 1,13-15 ; 2,23-24 ; 2 Co 8,7.9.13-15 ; Mc 5,21-43

« Liberté, Égalité, Fraternité ! » Non, frères et sœurs, je ne me trompe pas de tribune. Je ne me crois pas sur le perron de l’Élysée, ni sur celui d’un Conseil régional ou départemental. Ce n’est pas en raison des élections de ce jour que je proclame la devise de la République française, mais parce qu’elle nous aide à comprendre les lectures de ce dimanche, et plus largement notre vocation chrétienne. À vrai dire, des trois mots de la devise, seul celui d’égalité a été prononcé (à deux reprises) ce matin par saint Paul : « Il ne s’agit pas de vous mettre dans la gêne en soulageant les autres, il s’agit d’égalité. Dans la circonstance présente, ce que vous avez en abondance comblera leurs besoins, afin que, réciproquement, ce qu’ils ont en abondance puisse combler vos besoins, et cela fera l’égalité… »
L’égalité dont parle saint Paul – comme notre devise républicaine – ne se mesure ni au kilo ni au mètre. Les plus anciens parmi nous, la génération de mes parents, se souviennent du temps de l’Occupation : les vivres étaient rationnées, et chacun recevait des tickets pour pouvoir acheter tant de sucre, de pain ou de beurre, ni plus ni moins ; pour chaque citoyen la même dose. C’est une approche mécanique, déshumanisante, de la vie sociale ; c’est le collectivisme absolu, idéologique. Mais, du point de vue de Dieu, il n’en va pas ainsi. Saint Paul a cité l’Exode à propos de la manne : Celui qui en avait ramassé beaucoup n’eut rien de trop, celui qui en avait ramassé peu ne manqua de rien. Dans les Actes des apôtres, saint Luc écrit que les membres de la communauté primitive « vendaient leurs biens et leurs possessions, et ils en partageaient le produit en fonction des besoins de chacun » (Ac 2,45 ; voir aussi 4,34-35). Et saint Augustin a écrit une règle, que nous les dominicains nous suivons, où il précise : « Ni vos forces ni vos santés ne sont égales », donc « à chacun selon ses besoins ».
Ni nos santés ni nos besoins ne sont égaux. Mais, en tant qu’êtres humains, nous possédons tous la même dignité. L’égalité dont parle saint Paul concerne cette dignité. Il n’a pas milité pour l’abolition de l’esclavage, car une telle idée était impensable à son époque ; mais, dans ses lettres, en particulier dans celle à Philémon, il désamorce le caractère fondamentalement inégalitaire de l’esclavage, en soulignant l’égale dignité de tous les humains. Et ce matin il encourage les chrétiens de Corinthe à se montrer généreux à l’égard de ceux de Jérusalem, qui traversaient une période difficile. En invoquant leur égalité, il leur rappelle qu’ils sont tous frères, Fratelli tutti ! Fraternité : le dernier terme de notre devise républicaine n’est pas une coquille vide, un mot qui sonne creux, une abstraction voire un slogan idéologique sans réel contenu. C’est au contraire le plus beau mot pour dire ce vers quoi nous devons tendre, vers quoi Jésus nous entraîne, lui qui est notre frère aîné. Nous sommes invités à nous reconnaître comme fils et filles d’un même Père, que nous appelons justement « Notre Père ».
Quant à la liberté, elle s’inscrit dans l’appel à la vie que nous lance le Seigneur. Ce matin, saint Marc tisse ensemble les histoires de deux femmes : une toute jeune fille de douze ans, et une vieille femme malade depuis douze ans. Toutes deux liées par leur condition de femme –pas facile à l’époque, mais respectée par Jésus –, et liées aussi par cette durée de vie qui les marque. Leur détresse n’est pas la même, mais Jésus reconnaît leur égale dignité et la réhabilite, pour nous rappeler que « Dieu n’a pas fait la mort, il ne se réjouit pas de voir mourir les êtres vivants ». Nous sommes créés pour la vie et non pour la mort, pour la liberté et non pour l’esclavage. C’est pourquoi Jésus déclare chez saint Jean : « Si vous demeurez fidèles à ma parole […], vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres » (Jn 8,31…32). Et saint Paul renchérit : « C’est pour que nous soyons libres que le Christ nous a libérés […] Vous avez été appelés à la liberté » (Ga 5,1.13).
Liberté, Égalité, Fraternité. Ne galvaudons pas ces trois beaux mots, ils disent le projet de Dieu sur chacun de nous ! Amen.

Hommage au père Félix Caillet

Le Père Félix Caillet est décédé le 12 juin 2021 et les obsèques ont été célébrées le 17 juin (voir sur le site du diocèse de Gap et Embrun : https://www.diocesedegap.fr/le-pere-felix-caillet-est-decede/). Dans les années 1990, il a été curé de Châteauroux, puis d’Embrun et était très proche de la communauté résidant à l’abbaye de Boscodon. Il a également été membre du conseil d’administration de l’association des amis de l’abbaye. L’ANDB exprime sa gratitude pour sa présence auprès de la communauté, et salue sa mémoire.

Fête du Corps et du Sang du Seigneur, dimanche 6 juin 2021

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour la fête du Corps et du Sang du Seigneur, 6 juin 2021 – Boscodon
Ex 24,3-8 ; He 9,11-15 ; Mc 14,12…26

En cette fête du Corps et du Sang du Christ, les lectures de cette année parlent de l’alliance que Dieu établit avec l’humanité. Avec Moïse, elle est scellée par du sang de taureaux. Comme la plupart des cultes religieux de l’Antiquité, le culte israélite connaissait les sacrifices sanglants. Chaque jour, du moins si l’on en croit les écrits bibliques (qu’il ne faut peut-être pas toujours prendre au pied de la lettre !), de très nombreux animaux étaient immolés, et parfois brûlés en holocauste. La fumée de leur bûcher ou le sang qui s’échappait de leur corps était censé apaiser le Seigneur, et permettre la purification de l’homme pécheur. Mais cette manière de comprendre le culte n’est pas la seule que présente la Bible. Dans d’autres passages, Dieu se montre réticent face à cette débauche de sang et cette mise à mort d’animaux innocents : « Que m’importe le nombre de vos sacrifices ? […] Les holocaustes de béliers, la graisse des veaux, j’en suis rassasié. Le sang des taureaux, des agneaux et des boucs, je n’y prends pas plaisir » (Is 1,11). Ou encore (Ps 49,13) : « Vais-je manger la chair des taureaux et boire le sang des béliers ? »
Or, il existe une autre manière de célébrer le culte : les offrandes végétales. Souvent négligées et oubliées, elles sont toujours présentes en contrepoint de l’offre de viande et de sang. Elles nous rappellent une chose et nous permettent d’en comprendre une autre.
Faites d’huile ou de fleur de farine, d’orge ou de blé, ces offrandes végétales rappellent le récit mythique des origines, la première page de la Bible, où l’être humain reçoit de Dieu les produits de la terre et des arbres fruitiers en guise de nourriture : « Je vous donne toute plante qui porte sa semence sur toute la surface de la terre, et tout arbre dont le fruit porte sa semence : telle sera votre nourriture » (Gn 1,29). Bref, une alimentation végétarienne. Plus tard Dieu permettra à l’homme de manger de la viande : « Tout ce qui va et vient, tout ce qui vit sera votre nourriture ; comme je vous avais donné l’herbe verte, je vous donne tout cela » (Gn 9,3). Cependant, peu à peu se construira une invitation à renoncer à la violence, y compris dans la pratique du sacrifice. Certains auteurs voient là une influence de la Perse antique, puisque c’est grâce aux rois perses que les Israélites exilés à Babylone pourront rentrer à Jérusalem et y rebâtir le temple. Une pensée non-violente, cherchant plutôt à créer du lien et à respecter l’harmonie entre les êtres.
Or, lorsque Jésus invente le rite eucharistique – la veille de sa mort, si l’on en croit saint Paul (1 Co 11,23-26) et les évangiles (Mc 14,12…26 et parallèles) –, il ne va pas prendre l’agneau pascal pour se représenter, il ne dira pas, en offrant l’agneau : « Ceci est mon corps. » Que fait-il alors ? Il prend du pain et du vin, des aliments symboliques du quotidien et des jours de fête, et dit : « Ceci est mon corps… Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance. » Non plus la chair et le sang d’animaux immolés, mais tout simplement un peu de pain et un peu de vin.
Et qu’est-ce que le pain et le vin ? Ce sont tout d’abord des aliments non sanglants, non issus du massacre d’un être vivant. Mais ce sont encore deux réalités d’ordre végétal qui, dans cet état, n’existent pas sur terre. On ne récolte pas du pain sur un arbre, et on ne tire pas le vin des tiges de la vigne, pas même de ses feuilles. Le pain et le vin n’existent pas dans la nature, mais proviennent d’une transformation de la nature effectuée par l’être humain. Grâce à l’intelligence qu’il a reçue de Dieu, celui-ci a inventé une manière plus durable, plus consistante, de manger les fruits de la terre : il faut certes du blé ou un autre type de grain, mais il faut aussi, et nécessairement, une bonne dose de travail humain. Non seulement le travail du cultivateur, qui va labourer son champ et moissonner son blé ou son orge, mais encore celui du meunier, puis celui du boulanger, qui vont transformer ce produit naturel en produit dérivé. Notre rite d’offertoire l’exprime à merveille : « Tu es béni Seigneur, Dieu de l’univers, toi qui nous donnes ce pain, fruit de la terre et du travail de l’homme […] Toi qui nous donnes ce vin, fruit de la vigne et du travail de l’homme… »
L’eucharistie, que nous honorons tout particulièrement en ce jour de fête, n’est donc pas tombée du ciel comme un cadeau tout cuit, prêt à l’emploi : il y faut la main de l’homme, le travail de cet être créé à l’image de Dieu. Le sacrement qui nourrit les croyants exprime de manière étroite la collaboration que Dieu attend de nous, sa plus chère créature. Nous sommes les collaborateurs de Dieu, clame saint Paul (par ex., 1 Co 3,9). Dans ce sacrement il n’y a rien de magique ; à chaque fois que nous le célébrons, il nous ramène à notre vocation de collaborateurs de Dieu, il nous invite à croire en ce Dieu qui fait alliance avec nous d’une façon si profonde.

Pentecôte 2021

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour la Pentecôte, dimanche 23 mai 2021 – Abbaye de Boscodon
Ac 2,1-11 ; Ga 5,16-25 ; Jn 15,26-27 ; 16,12-15

Avant le Concile Vatican II, on éteignait le cierge pascal après l’évangile de l’Ascension, et on le rangeait hors de l’église. En effet, il représente le Christ ressuscité ; or, à l’Ascension Jésus a quitté ce monde visible. Si les choses ont changé depuis Vatican II, ce n’est pas par mépris de l’ancien rite, mais pour mieux exprimer liturgiquement l’unité du mystère pascal, qui inclut le don de l’Esprit à la Pentecôte. Désormais, c’est après les vêpres de la Pentecôte que l’on retire le cierge pascal du chœur de l’église. Ainsi nous est-il rappelé que, si le Christ n’apparaît plus à ses disciples après l’Ascension, il ne les a pas oubliés pour autant. Bien au contraire, il leur a promis une aide pour leur vie sur terre : le Saint-Esprit.

Or, il fallait que Jésus parte pour que l’Esprit puisse prendre le relais. Pour nous donner l’occasion de bâtir notre propre chemin, avec la force de Dieu qui est son Esprit. Car nous ne sommes pas des marionnettes dans les mains de Dieu, des objets inertes animés par une puissance transcendante qui tirerait les ficelles. Nous sommes appelés à être de véritables personnes pleines d’humanité, comme le Dieu trois fois saint est la communion d’amour de trois personnes divines, unies les unes aux autres et cependant distinctes. Le Dieu de Jésus fait de nous ses partenaires, ses collaborateurs, et non plus des serviteurs tenus à l’écart : « Je ne vous appelle plus serviteurs, mais amis », nous disait récemment Jésus. En n’apparaissant plus à ses disciples, il ne les abandonne pas, mais leur permet de prendre leurs responsabilités. À chacun de nous il dit : « Lève-toi et marche ! » Comme un petit enfant qui apprend à marcher, et doit lâcher la main de sa mère ou de son père afin de s’élancer tout seul ; comme un jeune doit quitter le domicile de ses parents pour commencer sa vie d’adulte, nous voici lancés dans la vie par le Ressuscité.

Jésus n’est pas un gourou qui veut garder l’emprise sur les membres de sa secte, pour les manipuler à volonté. Il les quitte pour que ceux-ci puissent voler de leurs propres ailes. Il les confie au souffle de l’Esprit, et leur souhaite « Bon vent ! » À nous de savoir nous unir à ce souffle divin, afin qu’il nous emmène loin, bien au-delà de ce que nous pouvons imaginer. C’est ainsi que les saints font des merveilles. Ce ne sont pas des êtres supérieurs à la normale, mais des gens qui osent mettre leur confiance en Dieu. Ils surfent dans la vie en se confiant au souffle de l’Esprit.

Lorsque Jésus nous envoie son Esprit, qui est aussi celui du Père, il nous le donne : c’est vrai à tel point que, dans la tradition de l’Église, on appelle souvent l’Esprit Saint le don de Dieu. Il nous est donné comme un souffle vivifiant, comme une eau qui désaltère ou un feu qui réchauffe et fortifie. Ainsi, il participe étroitement à notre propre sanctification ; c’est-à-dire à la construction de notre être intérieur, à la guérison progressive de toutes nos étroitesses et fermetures. Il s’adapte à chacun de nous, car il est aussi souple et insaisissable que l’eau, le vent ou le feu, ses symboles bibliques. Il fait de nous des enfants de Dieu, libres de la liberté même de Dieu.

Au jour de la Pentecôte un grand coup de vent a ébranlé la maison où se tenaient les disciples en prière. Ceux-ci se sont alors mis à annoncer le nom du Christ dans toutes les langues. Que des gens autrefois apeurés et désemparés par la mort de leur maître en viennent à parler de lui sans gêne ni hésitation, voilà l’œuvre de l’Esprit ! Cet Esprit a transformé le pharisien Saul en l’apôtre Paul. Il a donné à saint Dominique d’aller à mains nues à la rencontre des cathares, pour leur parler de Dieu et de son amour. Aujourd’hui il anime le pape François et lui donne d’innover dans la manière de vivre la foi : ainsi, cette semaine, il a modifié la procédure du synode des évêques, afin que tous les membres du peuple de Dieu soient consultés avant que les pasteurs ne prennent des décisions.

L’oraison du début de cette messe disait que le Seigneur sanctifie son « Église chez tous les peuples et dans toutes les nations », et que les dons du Saint-Esprit sont destinés à « l’immensité du monde ». L’Esprit-Saint nous est donné pour que nous accomplissions des merveilles, afin que nos frères et sœurs en humanité découvrent l’amour du Dieu vivant. Alors, chers frères et sœurs, avec pour seule arme le don de l’Esprit, agissons ensemble pour renouveler la face de la terre. Amen.

Ascension, jeudi 13 mai 2021

Homélie du fr. Luc Devillers OP pour l’Ascension (jeudi 13 mai 2021) – Abbaye de Boscodon
Ac 1,1-11 ; Ep 4,1-13 ; Mc 16,15-20

Aujourd’hui le temps pascal arrive, non pas à son terme – ce sera la Pentecôte –, mais à un tournant décisif. C’est le temps où les premiers disciples, que la mort de Jésus avait déstabilisés, se reprennent. Ou plutôt, reprennent vie en lui, car il se manifeste à eux. Un temps de guérison et de réconfort, mais qui ne pouvait pas s’éterniser. Car la résurrection de Jésus n’offre pas un retour du pareil au même, à la case « départ », pour recommencer le cycle de la vie : elle offre du nouveau.
Dans la nature, l’alternance des saisons offre le spectacle du retour du déjà connu. Et puisque nous sommes des êtres de chair marqués par les rythmes de l’univers qui nous entoure, l’année liturgique imite cette alternance des époques et ce perpétuel retour. Cependant, sur le plan spirituel le plus profond il en va autrement, car la vie du ressuscité est une vie nouvelle. Une vie offerte par le Père au Christ, et par lui à ses disciples. Une vie non pas réservée à un petit groupe de privilégiés, mais offerte à tous les êtres humains qui voudront bien l’accueillir. C’est pourquoi le Ressuscité envoie ses disciples en mission : « vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre » (Actes des apôtres, première lecture). Cette mission continue tant que dure ce monde, et la lettre aux Éphésiens nous dit qu’elle vise la construction du Corps du Christ : « jusqu’à ce que nous parvenions tous ensemble à l’unité dans la foi et la pleine connaissance du Fils de Dieu ».
Entre le jour de Pâques et l’Ascension, le Seigneur se manifeste à ses disciples pour les guérir et les réconforter. Notre foi s’appuie sur le témoignage de nos premiers frères qui ont vu le Ressuscité. Mais vient un jour où tout cela doit s’arrêter, et où Jésus doit quitter ce monde. La fête de l’Ascension commémore ce moment de la séparation physique.
Mais comment représenter l’irreprésentable : le passage du Christ de notre monde à celui de Dieu, du visible à l’invisible ? Les évangiles, les Actes des apôtres ainsi que certaines lettres du Nouveau Testament, évoquent l’enlèvement de Jésus au ciel, son élévation vers le monde de Dieu. Mais ne restons pas prisonniers d’une vision naïve, que même les enfants auraient, de nos jours, du mal à avaler telle quelle : au jour de l’Ascension, Jésus n’a pas quitté cette terre comme un gros ballon gonflé à l’hélium ! Les peintres se sont ingéniés à représenter un mouvement physique, une envolée du Ressuscité. Même le Christ d’Isidore, qui nous accueille au chevet de cette abbatiale, garde une allure dynamique, avec ses petits pieds qui semblent emporter le corps du Seigneur vers le ciel.
Mais toute cette imagerie est au service d’un message théologique simple et puissant : le Seigneur ressuscité ne relève plus de ce monde physique dans lequel nous, nous baignons encore : il entre dans le monde de Dieu. Selon la symbolique classique, Dieu est au ciel et les hommes sur la terre. Nous disons que Jésus monte au ciel : « Dieu s’élève parmi les ovations », chantait le psaume. Jésus s’élève pour s’asseoir à sa place définitive, à la droite de son Père. Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela nous révèle que le monde que nous connaissons devra lui aussi passer par une sorte de mort, pour ressusciter transfiguré dans le monde de Dieu. Notre avenir est en Dieu ; et cet avenir marque déjà notre présent, puisque nous sommes appelés à vivre dès maintenant en enfants de lumière, habités par la vie du Ressuscité.
La fête de l’Ascension nous ouvre le ciel, mais sans nous arracher à ce monde. De même que le Ressuscité, assis à la droite du Père, « ne s’évade pas de notre condition humaine » (comme dit la préface de ce jour), de même nous, nous restons bien les pieds sur terre, sur le plancher des vaches, occupés à nos tâches humaines. Mais à celles-ci nous pouvons donner un parfum d’éternité, en les accomplissant pour le Seigneur. Cette abbatiale de Boscodon nous invite, nous et nos visiteurs, à raviver notre goût de l’ailleurs, à réveiller notre désir d’absolu, notre quête de Dieu. Sans nous évader de notre condition humaine, travaillons à faire de cette terre que le Seigneur nous a confiée la première étape du Royaume. Amen.